2. LE POIDS DES PRÉJUGÉS
Un certain nombre de préjugés ont toujours cours, pesant sur tout ce qui est fait concernant la toxicomanie. Contrairement à des idées encore très répandues :
LA TOXICOMANIE DOIT ÊTRE CONSIDÉRÉE COMME UN ÉTAT PROVISOIRE ET RÉVERSIBLE
L'usage de la drogue est un phénomène qui touche essentiellement les jeunes. L'âge moyen du toxicomane se situe en effet entre 23 et 25 ans. Lors de son audition devant le Conseil national du sida, le Docteur Ribstein a montré comment l'entrée dans la dépendance vis à vis de la drogue, de l'alcool, constitue l'un des risques d'échec personnel dans la crise de l'adolescence. Entre 15 et 25 ans, dans ce moment de grande incertitude et de recherche d'identité, l'adolescent procède par une sorte de jeu d'essais successifs et d'erreurs, par identités provisoires. La société confond tous ces jeunes qui se situent entre les gens dits normaux et les malades mentaux, qui ont des comportements pathologiques et qui commettent des actes de délinquance, alors que parmi eux un certain nombre sont parfaitement susceptibles de rompre avec cet état. Le Docteur Ribstein a insisté sur la nécessité et l'urgence de trouver un moyen de traiter autrement ces jeunes en crise.
Il faut revenir sur l'idée que la mort, la psychiatrisation ou la clochardisation sont l'aboutissement inéluctable des trajectoires des toxicomanes. Toutes les premières consommations de produits opiacés ne conduisent pas nécessairement à la dépendance. La période de dépendance se maintient le plus souvent pendant quelques années entre l'adolescence et l'âge adulte. A ce jour, toutes les études qui ont suivi des cohortes de toxicomanes sur une longue durée (10 à 20 ans) ont montré que 30 à 40 % d'entre eux sortent de la dépendance, 10 à 20 % meurent, 30 à 40 % restent dans la toxicoman ie, quel que soit le type de prise en charge . Cette situation pourrait sans doute être améliorée.
LES TOXICOMANES NE CONSTITUENT PAS UNE POPULATION HOMOGÈNE
Il n'y a pas de toxicomane type, mais des individus, des trajets personnels avec des phases de plus ou moins grande vulnérabilité. Il n'y a pas une toxicomanie, mais des toxicomanies, plutôt des polytoxicomanies avec des capacités différentes de gérer la dépendance, suivant les individus, suivant les trajectoires. Ceux qui fréquentent les services spécialisés sont souvent ceux qui ont une longue histoire de toxicomanie derrière eux et qui savent le mieux gérer leur dépendance. Certains ont une marginalité sociale peu visible. La vulnérabilité n'est pas la même quand on vit chez soi, quand on vit dans la rue, dans les cages d'escalier, dans les squatts, quand on est pris en charge dans une institution de soins, quand on est incarcéré. La diversité des situations appelle la diversité des réponses.
LES USAGERS DE DROGUES SONT CAPABLES DE MODIFIER LEURS COMPORTEMENTS POUR PRÉSERVER LEUR SANTÉ, SI ON LEUR EN DONNE LES MOYENS
Dès qu'ils ont ete informes du risque de contamination par les seringues, un grand nombre de toxicomanes se sont efforces d’utiliser du materiel sterile. L'une des premières evaluations de la mise en vente libre des seringues dans les officines en 1987, menee par l'IREP entre 1987 et 19887, rapporte que 52 % des toxicomanes rencontres dans la rue disent n'utiliser que des seringues personnelles qu'ils achètent en pharmacie. Ce comportement, favorise par la liberalisation de la vente des seringues, semble avoir ete amorce dès 1985 avec la peur du sida. Le Docteur Morel a signale que les enquêtes menees les annees suivantes, auprès des toxicomanes rencontres dans la rue, dans les prisons, en centres specialises montraient qu'un grand nombre d'usagers de drogues par voie intraveineuse se sentaient concernes par le sida et qu'ils etaient entre 60 et 80 % à dire avoir abandonne la pratique du « partage » de la seringue. Les mêmes constatations ont ete faites après l'ouverture des centres de depistages anonymes et gratuits.
LES USAGERS DE DROGUES PEUVENT DEVENIR DES AGENTS ACTIFS DANS LA PRÉVENTION, RESPONSABLES DE LEURS ACTES ET D'EUX-MÊMES
Le rôle actif que peuvent avoir les toxicomanes dans les actions de prevention a depuis plusieurs annees ete reconnu en Allemagne, aux Pays-Bas, en Angleterre, aux États-Unis. L'education par les « pairs », à travers l'association active de membres appartenant au milieu des usagers de drogues, ou par le biais de groupes d'auto-support organises sur le modèle des alcooliques anonymes, est une methode qui a ete largement utilisee dans ces pays. Plusieurs publications font etat de resultats encourageants. Sans mettre en cause la validite des demarches collectives, la formation de groupes où interviennent d'anciens toxicomanes sevres necessite pourtant une vigilance d'ordre ethique car des derapages sont frequemment reperes.
L'information de proximite circule avec une grande aisance parmi les toxicomanes. Au cours de son audition, le Docteur Ingold, rapportant l'efficacite de l'action « Eau de Javel » menee dans un quartier de Paris par l'IREP8 (cf. infra), a insiste sur le fait que cette action s'etait appuyee sur des personnes-relais appartenant au milieu des toxicoma nes. Très rapidement on a pu constater une large diffusion de l'information, depassant de loin les limites du quartier considere. Plusieurs responsables de programmes d'echange de seringues font le même constat : un nombre important de participants à ces programmes se chargent de distribuer autour d'eux du materiel d'injection sterile.
6 Mino A., Evolution de la politique de soins en matière de toxicomanie : la réduction des risques, Genève, 1992.
7 IREP (sous la direction de R. Ingold), Les effets de la libéralisation de la vente des seringues. Rapport d'évaluation, Paris, juillet 1988, DGS.
8 IREP, A la recherche d'une stratégie de communication avec les consommateurs de drogues par voie intraveineuse, Paris, janvier 1993, etude financee par l'AFLS.
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