LE COMPORTEMENT DES PRODUCTEURS DE BIENS ADDICTIFS LÉGAUX : IMPLICATIONS D’UNE DEMANDE AVEC INTERACTIONS SOCIALES
LE COMPORTEMENT DES PRODUCTEURS DE BIENS ADDICTIFS LÉGAUX : IMPLICATIONS D’UNE DEMANDE AVEC INTERACTIONS SOCIALES
Sophie MASSIN 1
CES‐MATISSE, Université Paris 1 Panthéon‐Sorbonne, Mars 2009
Résumé – Cet article étudie le comportement des producteurs de biens addictifs qui font face à une demande avec interactions sociales. Plus précisément, il explore comment les producteurs, intervenant sur un marché légal (tabac, alcool, jeux), sont susceptibles de prendre en compte le possible effet dissuasif des consommateurs addicts sur l’initiation, tel que mis en avant par la littérature portant sur le contrôle optimal des « épidémies » de drogue. Nous effectuons des simulations pour estimer l’intérêt d’actions de communication et de pratiques responsables en fonction des caractéristiques de l’épidémie. Nous en tirons des conséquences quant au débat discours/pratique de RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises) dans une perspective néoclassique.
Mots‐clés: comportement du producteur, addiction, interactions sociales, RSE, simulation dynamique.
1. Introduction
L’analyse du comportement des producteurs de biens addictifs (en tant que tels, et non en tant que producteurs de biens illégaux, ce qu’ils sont parfois aussi) est un domaine encore relativement peu exploré. Jusqu’à présent, l’essentiel des travaux portant sur ces questions a souligné que les biens addictifs, du fait de la caractéristique de formation d’habitude qui peut permettre de caractériser leur demande (Becker et Murphy, 1988), sont à l’origine de comportements stratégiques intéressants pour les producteurs placés dans un cadre de concurrence imparfaite, notamment en monopole. On peut relever trois résultats principaux issus de cette littérature. Dans une première approche, Becker et al. (1990) montrent qu’il est possible que le monopole fixe un prix inférieur au coût marginal en période 1 si l’effet d’habitude est suffisamment fort pour lui permettre de compenser sa perte en période 2. Une implication de ce résultat est que si le producteur peut pratiquer une discrimination tarifaire, il peut, sous certaines conditions, avoir une incitation à proposer des prix moins élevés aux nouveaux consommateurs, comme les jeunes par exemple2. Ces mêmes auteurs, ainsi que Fethke et Jagannathan (1996) et Showalter (1999), complètent ces résultats en analysant les réactions en termes de tarification et de niveau de consommation à des changements anticipés de prix (annonce d’une taxe par exemple). Enfin, Driskill et McCafferty (2001) établissent qu’en cas de monopole ou d’oligopole, l’offre d’un bien addictif peut être aussi élevée, voire plus élevée, qu’en cas de concurrence parfaite, ce qui tend à démentir l’argument avancé par Buchanan (1973) : « If monopoly supply of a “good” is bad, is not monopoly supply of a “bad” good ? ».
Nous proposons dans cet article d’aborder un autre aspect du comportement du producteur qui s’appuie sur une conception de formation de la demande reposant sur la notion d’interactions sociales et non de formation d’habitude. L’idée selon laquelle les interactions sociales peuvent jouer un rôle important dans l’explication de la demande de biens addictifs trouve son origine dans des modèles de demande de drogue dits « épidémiques » apparus dans les années 1970. S’inspirant des travaux portant sur la propagation des maladies infectieuses, ceux‐ci se contentent dans un premier temps de définir des paramètres (taux d’initiation, taux de passage de consommateur occasionnel à addict, taux d’arrêt de consommation...) permettant de décrire les niveaux de consommation observés (de Alarcon, 1969, DuPont et Greene, 1973, Hoppensteadt et Murray, 1981, Everingham et Rydell, 1994). Des modèles plus récents vont plus loin et proposent des explications endogènes de l’initiation, reposant souvent implicitement (Behrens et al., 1999), parfois explicitement (Melberg, 2005), sur des mécanismes d’interactions sociales tels que les effets de pairs, l’apprentissage observationnel ou les effets de dissuasion. Il est ainsi possible d’expliquer que des consommateurs occasionnels « recrutent » de nouveaux consommateurs et que des consommateurs addicts, porteurs des stigmates de l’abus, dissuadent des consommateurs potentiels, ce qui est à l’origine d’une dynamique de demande endogène.
Un certain nombre d’implications ont été tirées de ces modèles pour la configuration des politiques publiques de lutte contre les drogues, notamment l’idée selon laquelle elle ne devait pas être statique, mais dynamique, en s’adaptant du mieux possible aux caractéristiques de l’épidémie à chaque instant3. Par ailleurs, Behrens et al. (1999) mettent en avant le possible effet contre‐productif des traitements permettant de sortir certains usagers de l’addiction en début d’épidémie, si cela contribue à masquer les risques liés à la consommation et réduit ainsi l’effet « naturel » de désincitation à l’initiation. Behrens et al. (2000b), qui s’intéressent à la combinaison optimale entre prévention et traitement, montrent alors que la prévention est plus appropriée en début d’épidémie, lorsque le nombre d’addicts est faible, le traitement étant plus efficace par la suite. Ces résultats sont affinés et confirmés par Winkler et al. (2004).
L’attitude des producteurs face à une telle évolution endogène de la demande n’a cependant, à notre connaissance, jamais été étudiée. C’est ce que nous proposons de faire dans cet article, en nous limitant au cas des producteurs de biens légaux (tabac, alcool et jeux), afin d’éviter d’avoir à traiter des particularités liées au fonctionnement des marchés noirs et de mettre en lumière certains aspects du management classique des firmes. Cette approche se distingue des précédentes recherches sur le comportement des producteurs de biens addictifs en ce qu’elle n’analyse pas la politique de tarification des producteurs, mais les stratégies dont ils disposent pour influencer les interactions sociales à l’œuvre dans la dynamique de demande, notamment la communication (publicité traditionnelle et discours responsable) et les « pratiques responsables ». De ce point de vue, elle s’inscrit dans la lignée des travaux portant sur les déterminants des dépenses de publicité (Feichtinger et al., 1994 ; Bagwell, 2007) et complète de manière originale les travaux portant sur les déterminants des comportements de Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE) (Ullmann, 1985 ; Orlitsky et al., 2003), en y intégrant comme facteur explicatif potentiel l’effet dissuasif des addicts sur l’initiation. Nous adoptons une méthodologie très inspirée de Behrens et al. (2000b) et Winkler et al. (2004), en transférant en quelques sortes le contrôle des mains des pouvoirs publics aux mains du producteur. Nous nous fixons deux objectifs principaux : d’une part montrer dans quelle mesure l’effet de dissuasion issu des modèles avec interactions sociales permet de justifier l’intérêt d’un producteur à adopter des pratiques responsables, qui peuvent a priori sembler injustifiables d’un point de vue néoclassique; d’autre part, déterminer l’évolution de la combinaison optimale d’interventions du producteur au cours de l’épidémie4. Nous présentons le modèle dans la section 2, l’explorons dans la section 3, en discutons les résultats dans la section 4 et concluons dans la section 5.
Mis à jour (Dimanche, 15 Janvier 2012 11:08)


