Drogues, genre et prévention
Drogues, genre et prévention
Anne Coppel, La Santé de l’Homme, n°372, Juillet-août 2004, Masculin féminin, les lois du genre, INPES, pp. 38-40.
Selon les normes sociales, la prise de drogues reste un usage masculin. Plus secrètes dans leur consommation, les femmes sont davantage en péril que les hommes et se trouvent souvent rejetées. Les campagnes de prévention doivent mieux prendre en compte ces comportements différenciés, souligne la sociologue Anne Coppel.
La consommation de drogues a-t-elle une signification particulière pour les femmes? Faut-il concevoir des stratégies de prévention spécifiques ? « Reach for a Lucky instead of sweet », « une cigarette plutôt qu'un bonbon »: cette publicité pour le tabac a tranché; manifestement, elle s'adresse aux femmes - comme le cow-boy de Marlboro s'adressait aux hommes - et par voie de conséquence à celles qui se doivent conquérir quelques attributs masculins ...
Le tabac et l'alcool ont longtemps été des privilèges masculins. Que les consommations de drogues soient parallèles à l'appropriation progressive par les femmes des comportements traditionnellement réservés aux hommes est une évidence; nous le sa vans, sans vraiment le savoir, c'est-à-dire sans être à même de l'objectiver. Car, si les rapports sociaux de sexe modèlent nos croyances et nos comportements, les différences entre hommes et femmes sont si profondément ancrées dans nos façons de faire, de dire et de penser qu'elles en deviennent invisibles. Nous savons, sans tout à fait le savoir, que les
consommations de drogues ont des significations différentes pour les hommes et pour les femmes; mais nous sommes bien en peine d'objectiver ces significations et d'en tirer les conséquences.
En France, à deux reprises au cours de l'histoire, les femmes ont été associées aux drogues; entre dépendance et autonomie, ces consommations ont accompagné un changement de leur rôle. Au XIXe siècle, “ les morphinées ”, d'abord victimes des prescriptions médicales de morphine, deviennent, dans les dix dernières années du siècle, des figures de la femme fatale, puissance maléfique et mortifère, En incarnant les vices et les roueries que la tradition chrétienne impute au sexe faible, les morphinées qui hantent les salons de Liane de Pougy ou de la Belle Otéro sont, semble-t-il, à mille lieues des vertueuses suffragettes. Et cependant, la femme fatale comme la suffragette s'affrontent toutes deux, avec des stratégies diamétralement opposées, à une nouvelle définition des rôles; les unes et les autres doivent conquérir une individualité que leur refuse la division sexuelle des rôles. Se situant plutôt du côté de la toute-puissance, les morphinées ne revendiquaient pas l'égalité des droits. Il n'en est pas de même d'une nouvelle génération de femmes qui, à la fin de la guerre de 14-18, entend partager les plaisirs des hommes en toute égalité. La garçonne, figure de la femme émancipée, aime l'aventure, la vitesse et l'amour libre ; comme les hommes, elle boit de l'alcool, fume du tabac et prise de la coco - car la cocaïne est à la mode dans les classes sociales aisées. « Paris est une fête », et la garçonne est de la partie. Entre les années trente et cinquante, les drogues de l'émancipation tombent dans l'oubli; mais elles ressurgissent brusquement à la fin des années soixante avec la génération " Sex, drugs and rock) n' roll". Dans les esprits, les drogues ne sont plus associées aux femmes mais cc aux jeunes », c'est-à-dire essentiellement aux garçons, les filles jouant le rôle secondaire de partenaire.
Patiente, fatale ou émancipée
De l'histoire des drogues, nous héritons de trois figures de femmes, la patiente qui colmate sa souffrance avec des produits, la fem11e fatale à elle-même, enfermée dans une spirale mortifère, et enfin, la femme émancipée qui revendique le droit au plaisir et l'affirmation de soi. Ces trois figures servent toujours de référence: la patiente peut désormais consommer des m1édicamlents psychotropes, la junky. a quelque chose à voir avec la morphinée du XIXe siècle et les filles du mouvement techno revendiquent comme la garçonne le droit au plaisir; mais s'agit-il de simples répétitions ? N'y a-t-il pas de nouveaux rôles sociaux ? Il est difficile de répondre, faute de recherches suffisantes: les consommations de drogues en France sont décrites en termes qui se veulent généralistes, c'est-à-dire essentiellement masculins. Quant aux réponses de soins, elles aussi sont censées s'adresser « à tous», femmes et hommes, selon les thérapeutes, les toxicomanes femmes seraient seulement « pires que les hommes » ou du moins « plus mal en point ». Il aura fallu la menace du sida pour que soient menées les premières actions de prévention en direction de deux catégories d'usagères de drogues, la mère et l'enfant d'une part, la prostituée d'autre part. Ces deux catégories de femmes sont en effet exposées à des risques particuliers - encore aura-t-il fallu que les unes et les autres mettent en danger d'autres qu'elles-mêmes, les bébés, d'une part, les clients des prostituées, d'autre part, dont on a pu craindre qu'ils ne constituent la porte d'entrée des contaminations sexuelles pour « la société en général ».
Représentation de la femme, éternel balbutiement
La Maman et la Putain, voilà que reviennent sur le devant de la scène deux figures traditionnelles dont je pensais naïvement qu'elles appartenaient au passé. Je les avais vues surgir pourtant au cours d'une enquête de terrain menée entre 1990 et 1992 sur les relations affectivo-sexuelles dans les cités de la banlieue parisienne. Les descriptions de terrain opposaient deux types de filles, «la fille bien » et «la vicieuse ». « La vicieuse, me disaient mes interlocuteurs, c'est celle qui couche avec tout le monde, tous les garçons lui passent dessus, ça s'appelle une tournante. » Nous étions en 1992. Ces discours m'ont inquiétée par leur violence. Dans mon rapport de recherche, j'ai rendu compte de ce que j'avais observé mais j'ai pris toutes les précautions ; je ne voulais pas contribuer à la stigmatisation des banlieues.
Je me suis rappelée des histoires qui se racontaient à voix basse sur les surprises-parties des années soixante qui, y compris dans les bons milieux, pouvaient mal se terminer pour celles qui restaient trop tard lors des soirées trop alcoolisées. Il aura fallu une succession d'informations et la mobilisation de « Ni putes ni soumises » pour que j'ose me dire que les figures de la Maman et de la Putain n'étaient pas seulement des fantômes appartenant à l'histoire, elles continuent de structurer les représentations et les comportements.
Dans ce contexte, le préservatif est associé au mépris de la femme ; dans les relations investies affectivement, il n'a pas lieu d'être. « En général, je choisis des filles bien qui aiment le naturel », me disait un garçon qui, contrairement à la très grande majorité, se réclamait de relations égalitaires.
Les jeunes des cités ne sont pas seuls à limiter le préservatif aux relations non investies affectivement; c'est d'ailleurs la raison qui a conduit à une série de clips qui se sont attachés à promouvoir « Le nouveau geste amoureux ». On voit ainsi dans un des clips un homme, Alain Souchon, afficher son incertitude et sa maladresse : «Il paraît que c'est galère à mettre » tandis que la femme, à la fois assurée et tendre, éclate d'un rire complice : « Ne t'inquiète pas, mon chéri », tel est le message véhiculé par son attitude. Sans doute les concepteurs de cette campagne ont-ils voulu promouvoir, avec le préservatif, un nouveau modèle de relations entre hommes et femmes où les partenaires échangent à part égale, mais c'est oublier que dans les sociétés traditionnelles les prostituées assument traditionnellement ce rôle. Manifestement, cette campagne qui se voulait généraliste a négligé les banlieues, considérées comme un public particulier. Malheureusement, ces représentations traditionnelles ne se limitent pas aux banlieues, car, d'une façon générale, peu nombreuses sont les femmes à afficher avec autant d'assurance leur expérience en matière sexuelle.
Jusqu'à présent, nous n'avons cessé de sous-estimer le poids du stigmate à l'image des violences que subissent les femmes. Chacun sait confusément que la revendication de la consommation « pour le plaisir ») est plus scandaleuse pour les filles ; pour les garçons, au contraire, les consommations de drogues, si elles restent récréatives, font partie des expériences dans lesquelles se conquiert pour eux l'autonomie. Nous faisons comme si c'était à peu près la même chose pou r les filles et les garçons. Les études épidémiologiques montrent qu'il n'en est rien : les filles consomment plus de médicaments, ce qui leur permet de gérer leur stress en conformité avec les normes sociales ; elles consomment moins de cannabis parce que la recherche du plaisir est moins légitime ; les conséquences de l'expérience peuvent être beaucoup plus graves pour elles. Dans les cités, il n'est pas de voie moyenne ; celle qui a choisi «le mauvais chemin » est menacée dans son intégrité physique ; elle n'obtient pas le même soutien que les garçons, qui continuent d'être hébergés et aidés par leurs mères; ces filles-là doivent en quelque sorte disparaître, ce sont elles que l'on voit se prostituer sur les boulevards extérieurs parisiens.
Filles : les drogues colmatent les brèches
Dans les classes moyennes, les mécanismes d'exclusion sont également à l'œuvre, même s'ils n'ont que rarement des conséquences aussi extrêmes. Nous ne voulons pas, ici, dire que les femmes qui consomment des drogues sont toutes des victimes; les recherches menées par des féministes anglo-saxonnes dans le milieu techno décrivent des jeunes femmes qui, dans l'usage récréatif, ne semblent pas se distinguer des garçons. Comme eux, elles utilisent les drogues pour stimuler les perceptions, favoriser la communication, soutenir leur énergie; mais, même dans ce contexte, elles sont malgré tout plus nombreuses à avoir été initiées par un partenaire plutôt que par le groupe des pairs; elles sont plus nombreuses à maintenir une consommation secrète, en particulier lorsqu'elles travaillent - elles sont davantage cachottières, dit-on, comme s'il s'agissait là d'une propriété de leur sexe alors qu'il témoigne que le stigmate est redoublé pour elles.
Exerçant davantage de contrôle sur leur consommation, elles sont moins nombreuses à passer de l'usage récréatif à l'usage nocif mais, lorsqu'elles basculent, les conséquences en sont beaucoup plus graves. Pourquoi certaines basculent-elles et d'autres pas? Selon un rapport publié par des experts suisses, entre 40 et 70 % des usagères en traitement ont subi des viols ou des violences au cours de leur enfance ou adolescence; les produits ont ainsi une fonction de colmatage. Cependant, quels que soient les facteurs psychologiques - et pourquoi pas génétiques -, on a pu observer aussi que ce basculement survenait lors d'événements (life-event), souvent il s'agit de la rupture avec le partenaire. L'usage, quand il est ainsi plus isolé et plus stigmatisé, acquiert plus rapidement le statut d'usage pathologique ; mais, surtout, ces femmes n'ont pas les mêmes ressources que les hommes pour se procurer des drogues ; la violence qui régit le trafic ne leur laisse qu'un recours, la prostitution.
Les quelques campagnes de prévention en direction des femmes ont porté sur le risque qu'elles font courir à leur bébé ; l'information sur les risques est, bien sûr, nécessaire mais les campagnes doivent prendre en compte le fait que la culpabilité renforce le stigmate au lieu de renforcer la confiance en soi. Voilà qui est parfaitement contre-productif, pour les femmes, comme pour les hommes, d'ailleurs. En résumé, en complément des campagnes généralistes qui s'adressent aussi bien aux hommes qu'aux femmes, les campagnes spécifiques en direction des femmes peuvent être nécessaires. Dans les deux cas, la prise en compte des rapports sociaux de sexe s'avère ainsi déterminante et ce, quel que soit le message. L'oublier, c'est inévitablement renforcer les stéréotypes qui contribuent à affaiblir les femmes au lieu de renforcer la maîtrise de leurs comportements, maîtrise qui est l'enjeu de toute prévention.
Bibliographie
• Bachmann C., Coppel A. Le Dragon domestique. Deux siècles de relations étranges entre l'Occident et la drogue. Paris: Albin Michel, 1989: 672 p. • Coppel A. Sexe, drogue et prévention. In :
F. Edelmann (sous la dir.). Dix clefs pour comprendre l'épidémie. Dix années de lutte avec Arcat sida. Paris: Le Monde Éditions, 1996: 85-90. Pour une présentation en français des recherches anglo-saxonnes, voir le chapitre « Les prises de risques dans les relations sexuelles» ln : Coppel A. Peut-on civiliser les drogues ? De la guerre à la drogue à la réduction des risques. Paris: La Découverte, 2002 : 300 p.
• Coppel A., Bragiotti L., Vincenzi 1., Besson, S., Ancelle R.-M., Brunet J.-B. Recherche-action Prostitution et santé publique. Centre collaborateur OMS, novembre 1990.
Mis à jour (Samedi, 05 Février 2011 13:15)


