Drogues : aller vers une réglementation de l’offre
Drogues : aller vers une réglementation de l’offre
Qu’est-ce qu’une drogue ? Moins un produit dangereux qu’un produit illégal. Les politiques occidentales des drogues sont construites sur l’interdit : d’un côté, elles s’efforcent de contrôler l’usage des substances les mieux assimilées culturellement (alcool, tabac) ; de l’autre, elles interdisent avec violence et détermination la consommation des autres, jugées trop dangereuses. C’est peu dire que l’interdit ne marche pas : en Europe aujourd’hui une personne sur cinq a goûté au cannabis, et la consom- mation de cocaïne ne cesse de progresser.
Près de quarante ans après la promulgation de sa loi de « lutte contre la toxicoma- nie » (1970), le système français explose. Face à une majorité de consommations lé- gales, une minorité d’usagers vit ses consommations dans des conditions d’invisibilité totale (tant qu’elle y parvient) ou de visibilité extrême (les plus pauvres alimentant la toxicomanie de rue). Et, entre les deux, le système craque : de produit minoritaire, le cannabis devient majoritaire (il concerne 47,6 % des 18-25 ans) et engendre au- jourd’hui plus de poursuites policières que de problèmes de santé.
Comment sortir de la réponse punitive, tout en offrant des moyens de sécuriser les pratiques ? Changer radicalement de système, autoriser et organiser l’usage et la cir- culation de psychotropes à usage récréatif, et non médical, paraissent aujourd’hui dif- ficiles ; des paliers sont nécessaires. Confirmer et prolonger les brèches ouvertes de- puis vingt ans dans l’interdit sont en revanche possibles. Modifier l’environnement législatif de la consommation aussi.
« Une société sans drogue, ça n’existe pas » reconnaissait déjà il y a sept ans un livret ministériel d’information. Aucune drogue n’est dangereuse par elle-même, pourrait-on ajouter. Tout dépend de l’usage qu’on en fait : des doses prises, de l’activité à laquelle on les associe, de la fréquence à laquelle on consomme. Mais leur utilisation présente des dangers : comportementaux (agressivité mal contrôlée, danger au volant), sociaux (attitudes mal acceptées, appauvrissement lié à la surconsommation), médicaux (accidents, maladies à plus ou moins long terme), psychologiques (délires, paranoïa, etc.), et risque de dépendance. Une politique des drogues réaliste et pragmatique devrait se fixer pour enjeux, dans le sillage et la confirmation des politiques de « réduction des risques » et de soin mises en place depuis vingt ans :
1. de construire des politiques de prévention efficaces ; s’adapter à la diversité des pratiques (distinguer le simple usage des conduites d’abus ou de dépendance, les différents types de produits et les façons de consommer – par injection, sniff, voie orale) ; prendre en compte les représentations des usagers ; mobiliser les compétences (stimuler la recherche ; former les médecins) ;
2. de sécuriser autant que possible les pratiques par la mise à disposition de matériels stériles (kits d’injection ou de sniff, pipes à crack) ; d’espaces de repos et de pré- vention dans les lieux de fêtes (technivals, raves, clubs) ; de salles de consommation pour les usagers qui vivent dans la rue ; la diffusion de tests de composition des pro- duits qui permettent de limiter la circulation de produits de nature incertaine ou frela- tée (testing) ;
3. d’aider ceux qui le souhaitent à s’extraire de la dépendance, avec des ressources diversifiées et renforcées : une offre de produits de substitution élargie (y compris aux formes injectables) ; des structures d’accueil plus nombreuses (cures, postcures, dispo- sitifs d’hébergement).
Atteindre ces objectifs impose cependant de modifier le cadre législatif : d’abord parce qu’on ne peut espérer construire une prévention efficace sans dépénaliser la parole : Si la publicité pour les drogues doit être interdite, le plaisir qui en fait l’expérience, et la complexité de sa gestion, doivent pouvoir être entendus.
Ensuite, parce qu’on ne peut espérer sécuriser les pratiques sans dépénaliser la consommation : outre que, pour des raisons éthiques, personne ne devrait être emprisonné pour simple usage de drogues, on ne peut avoir de clairvoyance sur les pratiques, ni sur les moyens à mettre en œuvre pour les sécuriser, si leur illégalité contraint à les cacher. Le recours à la punition devrait se concentrer sur les dangers comportementaux, qui mettent en jeu la sécurité de tiers. Le reste relève de la prévention ou du soin.
Enfin, pour limiter les nuisances liées au marché noir : réglementer et/ou peser sur l’offre, même à la marge, constitue le seul moyen de limiter les violences liées au marché d’une part, à la circulation de produits frelatés d’autre part.
Le cannabis connaît aujourd’hui en France un tel degré d’intégration que son usage pourrait sans risque être réglementé selon le modèle hollandais, qui combine dépénalisation de la consommation et réglementation de la distribution. Non seulement ce modèle a fait ses preuves aux Pays-Bas, mais il dément le risque d’une « épidémie » : le taux moyen de fumeurs de cannabis y est plus bas qu’en France ou en Grande- Bretagne.
Le testing des autres produits doit être légalisé : interdit depuis avril 2005, l’usage de cette technique a pourtant montré qu’elle pesait tant sur la qualité des produits que sur le niveau de connaissances et d’exigence des usagers.
Sa diffusion constituerait un contrepoids au cynisme du marché : moins désarmés, mieux informés, les consomma- teurs pourraient peser sur l’offre.
Ces quelques mesures peuvent être mises en place immédiatement. Voies de sortie d’une « guerre totale à la drogue » qui a fait trop de dégâts, elles doivent aussi consti- tuer l’amorce d’un processus plus large, qui puisse sortir les drogues de l’interdit. Ex- périmenter des effets psychotropes, pour le plaisir, pour l’expérience ou pour trouver remède à ses maux, n’est ni un vice, ni une maladie. Juste une constante de l’histoire des hommes.
* Ethnologue.
Voir :
Anne COPPEL, Peut-on civiliser les drogues!? De la guerre à la drogue à la réduction des risques, La Découverte, Paris, 2002.
Max MILNER, L’Imaginaire des drogues. De Thomas De Quincey à Henri Michaux, Gallimard, Paris, 2000.
Giulia SISSA, Le Plaisir et le mal. Philosophie de la drogue, Odile Jacob, Paris, 1997.
http://www.droleg.ch
http://www.erowid.org/
http://www.technoplus.org/
http://www.asud.org/
http://www.actupparis.org/secteur15.html
http://www.a-f-r.org
Mis à jour (Samedi, 05 Février 2011 13:28)


