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Anne Coppel, la « fée méthadone »

Anne Coppel, la « fée méthadone »


Entretien


FAVEREAU Éric, Nos années sida, 25 ans de guerres intimes, Partie III : Vivre et lutter, La Découverte, 2006, pp. 109-122



Anne Coppel, c'est un visage et des mots. la« fée méthadone », comme l'a baptisée joliment Arnaud Marty-lavauzelle. Elle a joué un rôle décisif en 1992 pour secouer le milieu de la toxicomanie, totalement passif devant l'hécatombe que provoquait le VIH chez les usagers de drogue par voie intraveineuse. la France était en retard, « meurtrièrement » en retard sur la question. La cause ? Un dogme implicite régnait: les toxicos doivent arrêter de se droguer avant que l'on puisse les soigner. Faute de décrocher, ils mouraient.

Sociologue, Anne Coppel est d'une extrême finesse intellectuelle. Dans son appartement rempli de livres, près de la place de la Nation à Paris, elle parle comme toujours, argumente avec plaisir. Elle revient, avec sincérité, sur ces moments essentiels, en particulier ce moment rare où quelques-uns se sont enfin rendu compte que l'hécatombe chez les toxicos ne pouvait plus durer.

Anne Coppel continue son travail de chercheuse. Elle est assez seule, comme d'ailleurs un grand nombre de ces militants historiques qui ont modifié pourtant le cours des choses. Drôle de retour de balancier pour ces gens qui ont tant donné aux autres !


Dans cette histoire tumultueuse et largement taboue du sida et des toxicos, vous évoquez toujours une date clé.


Anne Coppel. - Il y a eu en effet un moment clé pour moi. Et, sans l'ombre d'un doute, c'est le congrès mondial sur le sida qui s'est tenu à Amsterdam, en juin 1992, qui a marqué une rupture. Ce fut une véritable révélation.

 

Pourquoi 1992 et Amsterdam ? L'épidémie de sida chez les toxicomanes était déjà vieille de plus cinq ans. La toxicomanie, le sida, C'était un domaine que vous connaissiez bien avant ...


C'est vrai. En 1990, le docteur Touzeau et moi avions ouvert un petit programme méthadone au centre Pierre Nicole sous la direction du docteur Aimé Charles-Nicolas. Une expérience assez brève, car le docteur Touzeau et moi avons été mis à la porte, suite à des conflits institutionnels. Comme lot de consolation, l'administration de la santé nous a proposé d'ouvrir un programme dans les Hauts-de-Seine, négocié avec les cinq centres de soin du département. Pourquoi pas ? Il nous fallait convaincre les collègues de ce département, tous hostiles à la méthadone. C'était presque mission impossible.

 

D'autant que vous-même étiez plutôt réticente devant les programmes de substitution ?

 

À l'époque, j'étais pour la méthadone, mais je ne parvenais pas à lui donner le statut de « médicament ». J'avais du mal avec la notion de traitement. C'est d'ailleurs dans le cadre de ce débat que je me suis mise à lire toute la littérature internationale sur le sujet. J'ai découvert qu'il y avait dans les pays anglo-saxons un débat nourri de nombreuses études et expérimentations, un débat dont les Français ignoraient tout. A l'origine de ce débat, une première étude montrait qu'à New York, dès 1985, 60 % des héroïnomanes de rue avaient renoncé à partager leurs seringues, en s'informant les uns les autres. Ainsi, pouvait-on faire appel à la responsabilité des personnes ! Faire appel à la responsabilité du toxicomane ! Voilà qui était inimaginable en France. Je me suis mise fébrilement à sauter d'un article à l'autre. J'étais tout excitée par ce que je découvrais.

 

Comment étiez-vous perçue, à cette époque ?

 

Je n'en ai aucune idée. Je n'étais pas connue. Je n'étais pas médecin, je venais du monde de la recherche en politique sociale.


Et arrive donc le congrès mondial du sida d'Amsterdam ...

 

Oui. Et j'arrive dans un état d'esprit très particulier: trouver des informations, mais aussi la confirmation de ce que j'avais lu. Nous étions quelques Français, dont le docteur Bertrand Lebeau de Médecins du monde, dans la même démarche. Il était alors journaliste médical et s'était engagé à faire une enquête sur la prévention du sida auprès des usagers de drogues. À Amsterdam, je l'ai accompagné dans son enquête. C'était impressionnant : tous ceux que nous interrogions nous renvoyaient notre question : « Mais qu'est-ce que vous faites, vous les Français ? » Et cette question finissait par nous renvoyer à nous-mêmes : qu'est-ce que nous faisions nous-mêmes ? En même temps, ce que l'on entendait n'était pas simple à déchiffrer, en tout cas pour quelqu'un comme moi.


Pourquoi ?

 

Je n'avais jamais considéré la question des drogues sous l'angle de la santé publique. Les Anglais étaient, pour moi, des gens qui faisaient du toxicomane un malade chronique, un regard qui allait à l'inverse de mes croyances. Et voilà qu'à Amsterdam, ces Anglais nous posaient des questions très précises, loin des débats idéologiques : « Mais qu'est-ce que vous faites ? Vous devez faire face à l'épidémie la plus grave en Europe. Quelles mesures avez-vous prises ? » On leur répondait que, depuis 1987, les seringues avaient été mises en vente libre. « Mais est-ce que les usagers peuvent réellement avoir accès aux seringues ? », nous demandaient-ils. Ou encore : « Comment faites-vous pour soigner à l'hôpital ceux qui consomment de l'héroïne, si les médecins refusent toute prescription? »

Indiscutablement, ces usagers étaient exclus des soins. Bref, nous avons pris conscience d'un décalage massif entre la France et les autres participants. Avec toujours cette question qui revenait: pourquoi nous, en France, faisait-on si peu ? Pourquoi étions-nous si passifs devant une épidémie qui s'envolait ?

 

Pourquoi cette question a eu une telle résonance chez vous ? Car vous faisiez des choses, vous étiez tout sauf passive.

 

Je faisais des choses. Je faisais de la réduction de risques sans le savoir. Mais c'était microscopique. Nous avions un programme méthadone, mais qu'est-ce que cela changeait à la situation, en dehors de celle de nos douze patients ? D'ailleurs, ce premier programme a été ouvert à la condition d'être tenu secret, une condition que nous avons respectée.

À Amsterdam, je me suis rendu compte que j'avais tenu un double langage. C'était bien joli de penser à voix basse qu'il fallait réagir. Mais à qui l'avais-je dit ? De fait, j'avais respecté le tabou qui interdisait tout débat public, ce qui soulevait une nouvelle question : qui devait mener ce débat et investir la parole publique?


Et la réponse?

 

Il n'y avait pas d'autre réponse que celle des « personnes concernées ». Et j'en faisais partie. Il a d'abord fallu que je comprenne ce que signifiait l'expression« santé publique », qu'elle n'était pas l'imposition d'une norme sociale, qu'elle faisait appel à la responsabilité des personnes concernées. Comme je le disais, j'avais toujours bloqué sur le fait que la toxicomanie n'était pas une maladie. Je considérais que si l'usage de drogue posait problème, c'était pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec la santé publique. J'entendais ce mot uniquement sous la lunette du contrôle social.


C'est-à-dire?

 

Prenons les programmes méthadone. Longtemps, j'ai cru que leur objectif était uniquement de « contrôler» les usagers. Pourquoi donner un produit qui ne donne pas de plaisir mais qui rend dépendant, si ce n'est pour faire venir les toxicomanes au quotidien et contrôler, analyse d'urine à l'appui, qu'ils ne prennent plus de drogues ? Mais je savais aussi que la méthadone pouvait être utile, qu'elle pouvait être utilisée par les héroïnomanes pour maîtriser leur consommation, pour « se stabiliser », selon la formule en vigueur. C'était ma motivation première pour ouvrir un programme, pas les problèmes de santé.

C'est à Amsterdam que j'ai découvert que, face à la toxicomanie, une réponse de santé publique, c'est-à-dire une réponse qui fasse appel aux usagers pour prendre en charge leur santé, paraissait possible. Et surtout, donnait des résultats.


Auparavant, les problèmes de santé des toxicomanes étaient pour vous secondaires ...

 

Je n'y avais pas vraiment réfléchi. Aussi longtemps que les usagers étaient en bonne santé, nous n'en parlions pas ...


Pourtant, vous connaissiez des gens qui mouraient.

 

Oui. C'est à peine croyable. Ils mouraient, je le savais, et ils mouraient du sida. Je n'ignorais rien. J'ai lutté comme j'ai pu contre cette maladie. J'ai accompagné des gens qui allaient mourir, mon copain en est mort. Et j'ai appris moi-même que j'étais séropositive en 1988. Bref, non seulement le sida ne m'était pas étranger, mais il avait bouleversé ma vie à tous les niveaux. Et pourtant, je ne parvenais pas à mettre des mots sur ce que nous vivions.


Quand vous avez appris votre statut sérologique, les questions de santé ne vous sont pas venues à l'esprit, comment dire, naturellement?

 

Non. Quand j'ai appris que j'étais séropositive, j'ai pensé deux choses. D'abord que j'allais mourir bientôt. Je devais donc utiliser au mieux les années qui me restaient, et ne faire que ce qui m'intéressait vraiment. Le second constat, c'est qu'au niveau des relations sexuelles, cela devenait très compliqué : là, le déni n'était pas possible. Le reste ...


Mais alors comment expliquer ce déclic sur la santé publique ? Est-ce qu'il s'agissait d'accepter le passage d'une analyse individuelle à une analyse collective ?

 

Sans doute. Et si nous avons eu tant de mal à passer à une analyse collective, c'est qu'il nous fallait tout remettre en cause, nos croyances, les logiques institutionnelles, les pratiques, les relations avec les usagers. Accepter qu'il y ait une approche de santé par rapport aux problèmes de toxicomanie, c'était accepter que les médecins aient une place là-dedans. Aujourd'hui, cela paraît évident, mais, à l'époque, il y avait un consensus pour résister à ce que nous appelions la« médicalisation des toxicomanes ». Ainsi, il n'y avait pas de médecins généralistes dans les centres de soins, seulement des psychiatres. Ce changement de cadre s'est fait par étapes. Il m'a d'abord fallu partir d'une évidence, à savoir que le sida était une maladie qui exigeait des réponses de santé publique.

La seconde étape a été de reconnaître que lorsque l'on traite la toxicomanie comme une maladie, cela donne de meilleurs résultats que si on la traite uniquement comme un problème psychologique.


En d'autres termes, regarder la toxicomanie par la lunette médicale n'avait pas que des mauvais côtés.

 

En effet, même si je pensais que c'était réducteur. Il fallait bien constater que, dans ce cadre, les usagers mouraient moins, et il ne s'agit pas seulement de santé somatique, ils étaient aussi mieux dans leur peau.

Si j'ai vécu ce changement sur le mode d'une révélation, c'est que, brusquement, ce que je vivais sans avoir de mots pour le dire devenait évident. Avant cette fameuse conférence, je ne m'étais jamais dit que les usagers de drogues étaient en danger de mort. Avec le sida, cela relevait de l'évidence, mais cette évidence-là était comme invisible. On a du mal aujourd'hui à imaginer le changement conceptuel que cela imposait. Pour la plupart des intervenants, ce changement de cadre a été encore plus difficile que pour moi, parce qu'ils ne savaient pas ce que vivaient les usagers hors du système de soin, et qu'ils diabolisaient les produits: la méthadone, c'était une drogue, donc c'était mal. C'était ce qui m'exaspérait, même si je partageais la même indifférence - ou plus exactement le même déni de l'état de santé réel, le même refus du traitement médical.


Vous étiez face à une croyance collective. A l'époque, tout le milieu des intervenants en toxicomanie se refusait à « soigner » les conséquences de la toxicomanie.

 

Nous vivions dans un système schizophrène. Que pouvait donc signifier« soigner» si, comme le pensaient presque tous les spécialistes, il n'y avait pas de maladie ? Les contradictions entre la loi - qui définit la toxicomanie comme maladie - et les croyances des soignants étaient passées sous silence. Silence sur les injonctions thérapeutiques que les médecins signaient à la chaîne, parce qu'ils savaient que les usagers n'étaient pas des malades. Silence sur la question du sevrage qui était l'objectif assigné au soin par la loi mais qui n'était pas celui des soignants, puisque, pour eux, le véritable problème n'était pas la consommation de drogues, mais la souffrance psychique. Les meilleurs spécialistes savaient comme moi que les cures de sevrage ne marchaient pas, mais personne ne disait que les cures de désintoxication aboutissaient à 90 % de rechutes.

C'était comme un secret de famille. Il aurait fallu remettre en cause la loi de 1970 : or tout le système de soin reposait sur un pacte, un pacte qui avait été scellé par le docteur Olievenstein, le fondateur de l'hôpital Marmottan.


C'est-à-dire ?

 

Un drôle de pacte. On peut en formuler les termes ainsi : les médecins acceptent de ne pas remettre en question la loi à la condition qu'ils ne soient pas contraints de soigner ce qui pour eux n'était pas une maladie. À l'époque, les experts, dont Olievenstein, considéraient l'usage de drogue comme une révolte, une forme que pouvait prendre la crise de l'adolescence. Avec la loi de 1970, la société voulait exiger que les jeunes se conforment à la norme, mais cet impératif ne devait pas être confondu avec un traitement médical. Aussi ont-ils obtenu que l'injonction thérapeutique soit volontaire et anonyme. De cette façon, la justice ne pouvait contrôler ce que faisait le médecin. Tout le monde y gagnait, pensait-on à l'époque, la loi était apparemment respectée, les soignants n'étaient pas obligés de soigner et enfin cette loi préservait la liberté de choix du toxicomane qui n'était pas obligé de se soigner.

De fait, personne ne se souciait des termes réels de ce choix: soit une cure qui menait à 90 % d'échecs, soit la rue. Et on ne souciait pas de ceux qui continuaient de se shooter, c'est-à-dire la grande majorité. La dépendance était pensée en termes purement psychologiques, pour ne pas dire moraux.

C'était là un des paradoxes du moment: nous étions tous élevés dans une culture antimédicale, collectivement et culturellement. La plupart des psychiatres de ce secteur se référaient à l'antipsychiatrie 1. La seule hantise des intervenants était d'être des agents de contrôle social. Ainsi le désastre sanitaire est-il resté longtemps invisible.


Mais tous ces décès ne forçaient pas à réagir?

 

Dans la culture professionnelle ambiante, parler de la mort était perçu comme une dramatisation. Et dramatiser, c'était faire le lit de Le Pen ... Alors, nul ne considérait comme bienvenu un discours sur les toxicomanes-mortsdu- sida.


Et dans la pratique?

 

Dans la pratique quotidienne, on dédramatisait aussi, car on ne peut pas vivre dans le drame permanent. C'est aussi ce que font les usagers, la mort est vécue comme un risque accepté, on ne s'y attarde pas. C'est triste, mais c'est comme le risque chez un motard. On pleurait. Mais bon. La souffrance ne se partageait pas.

 

1- L'antipsychiatrie s'est beaucoup développée à la fin des années 1960. Autour de David Cooper et Ronald Laing, elle proposait un regard différent sur la folie, l'individu s'y

réfugiant pour faire face à une situation intolérable.


Les premiers morts, vous les mettiez sur le compte de la drogue ou du sida ?

 

On ne parlait pas de morts. De plus, dans le milieu des intervenants en toxicomanie, ces morts étaient souvent invisibles. Les gens passaient, disparaissaient, mais qu'est-ce qu'il leur arrivait ? Nous ne cherchions pas à le savoir, c'était comme si le courage se mesurait au silence ...

Quant au sida, le premier souvenir que j'en ai remonte à Berlin, en 1985. Avec Didier Touzeau. A l'occasion d'un débat, j'ai entendu cette nouvelle étrange: la moitié des toxicomanes, dans une prison en Allemagne, étaient contaminés. Je me souviens du sentiment de terreur que j'ai ressenti. Cela voulait dire que la moitié de ceux que je connaissais, pour certains mes amis, allaient mourir. On essayait de se rassurer les uns les autres. « Il ne fallait pas parler de sida, disait-on, mais de séropositivité. » Il y avait, certes, un mal terrible, mais il ne fallait pas l'évoquer. Chacun se débrouillait comme il pouvait avec cette menace et je n'imaginais pas d'autres réponses qu'individuelles, en allant plus loin dans l'accompagnement, avec des relations plus chaleureuses, mais nous avions à cœur de ne rien laisser paraître. C'était cela, la réponse digne. Autrement, cela s'appelait flipper. Et flipper, on évite.


En quelle année, votre ami est-il mort ?

 

Ce n'est pas très facile pour moi d'en parler ... C'est un garçon avec qui j'avais eu une histoire d'amour, passionnelle, en 1969. Il a ressurgi dans ma vie en 1987, parce qu'il était malade du sida et qu'il voulait me revoir, avant de mourir. J'ai vécu un an avec lui, j'ai été contaminée très certainement par lui, il est mort peu de temps après. Pendant un an, nous étions repartis dans une relation passionnelle, comme si rien ne s'était passé entre-temps, mais je ne savais plus où j'en étais. En 1969, ni lui ni moi ne consommions de drogues. Quand nous nous sommes retrouvés, il m'a dit qu'il avait été toxico pendant vingt ans alors que, moi, je commençais à travailler dans ce champ.


Dans les années 1980, vous aviez arrêté toute drogue.

 

Absolument. J'avais vécu quelque chose de fort avec les drogues au début des années 1970, mais c'était devenu un plaisir purement répétitif qui ne m'apportait plus rien. En fait, j'étais devenue une sorte de toxico du travail.


En 1989, vous allez à Aides.

 

Cette année-là, j'avais travaillé sur la question des femmes et du sida, ainsi que sur la prostitution. Je pensais que l'entraide était une des premières réponses à développer, comme nous l'avons fait avec le Bus des femmes 2. Aussi ai-je trouvé tout naturel d'aller à Aides pour moi-même. Mais je n'ai pas réussi à parler de mon histoire, de mon itinéraire de femme et d'usagère. J'étais contaminée par voie sexuelle, mais j'étais aussi très marquée par l'expérience des drogues que j'avais eue et en plus je travaillais au quotidien avec des usagers.


Que représentait Aides pour vous ?

 

En 1988, j'avais entendu Daniel Defert, lors d'un débat. Daniel parlait de Aides comme d'une association de solidarité entre les malades. Cela m'a frappée et touchée. Aides a donné un sens collectif à ce que je faisais à un niveau purement individuel. Daniel a parlé aussi des seringues, ajoutant que le pont avec les « toxico-thérapeuthes » était difficile à établir. Je comprenais pourquoi et il m'a donné envie d'aider à faire ce pont, ce qui était aussi aider les toxicos à sortir de leur ghetto. Mais en même temps, à Aides, je n'ai pas réussi à parler de ce que je vivais. Les gays qui consomment des drogues - ils sont assez nombreux - n'en parlent pas. Le résultat, c'est que dire« je »lorsqu'on parle des drogues vous donne obligatoirement une étiquette de « toxicomane » : une identité dans laquelle je ne me reconnaissais pas, ni au présent ni même au passé.

Sans le sida, sans doute mon expérience avec les drogues serait-elle restée enfermée quelque part en moi, juste une période de ma vie, qui a suivi celle du militantisme gauchiste. Mais, avec le sida, je me suis investie complètement dans le champ des drogues et peu à peu, j'ai été amenée à relier tous les fils de mon histoire, histoire personnelle avec les drogues, histoire professionnelle avec les politiques sociales que j'ai réinvesties dans ce champ, histoire militante aussi, avec cette nouvelle forme de militantisme où il est possible de dire « je ». Quand je me suis investie dans les programmes méthadone, je l'ai fait comme professionnelle, mais il y avait bien un lien avec mon histoire personnelle.


2 - Le Bus des femmes était un bus qui se rendait sur les lieux de prostitution, et proposait aux femmes un moment de détente et des préservatifs.


Comment avez-vous commencé à vous occuper des programmes méthadone ?

 

En 1989, j'ai eu un choix à faire. Si je voulais être titularisée à l'université de Paris-XIII où j'étais chargée de cours, je devais passer une thèse. À cette époque, je pensais qu'il me restait peu d'années à vivre, et lorsque Didier Touzeau m'a proposé de travailler avec lui, je n'ai pas hésité longtemps. Je me suis dit que j'avais la chance de vivre ces années-là avec un travail en relation avec ce que je vivais personnellement. Je savais que la méthadone pouvait être utile, à certains du moins. C'était une réponse logique à une situation autrement inextricable.

A cette époque, les centres de soins mais aussi les services hospitaliers renvoyaient à la rue les usagers pris en train de consommer des drogues. C'était la règle. On disait que ce n'était pas grave, que c'était juste la galère habituelle, celle qu'ils avaient choisi de vivre. Quelle sauvagerie! Didier Touzeau et un de ses collègues, Aimé Charles-Nicolas, ont décidé de concevoir ce projet méthadone après la mort d'une jeune femme enceinte qui n'avait pas pu arrêter de consommer des drogues.

Il y avait dans ce choix une part de provocation, mais j'étais loin d'imaginer la violence de l'hostilité de la plupart des spécialistes ...


Alors qu'à l'époque, comme vous le disiez, vous restiez réservée sur la méthadone.

 

Oui, ou plutôt j'étais réservée sur la façon dont fonctionnaient les programmes méthadone. Mais je savais que les usagers utilisaient des produits de substitution, tels que la codéine, en vente libre et je savais que c'était utile. Cette vente libre de la codéine est d'ailleurs un exemple du double langage de l'époque. Les spécialistes comme le docteur Olievenstein la considéraient comme une porte de secours, ce qui leur permettait de ne pas « se salir les mains » en en prescrivant eux-mêmes. Ainsi l'usage de codéine ou de tout autre substitut restait de la cuisine entre drogués, une cuisine qui ne concernait pas les médecins. J'ai longtemps pensé que c'était suffisant.


À partir de 1986-1987 arrivent les premiers médicaments contre le virus du sida. Cela ne devait-il pas redonner une justification à une démarche de soins aux malades du sida?

 

Oui et non. L'AZT ? Au départ, j'étais réticente, en tout cas pour moi- même. Je préférais ne pas me considérer comme une malade. Profiter au mieux du sursis qui m'était accordé, tant que ma santé me le permettait. Bien

sûr, si tu as un abcès, tu prends un antibiotique, c'est-à-dire un médicament qui marche. Mais se lancer dans une machinerie thérapeutique où tu abîmes les trois dernières années de ta vie, non, je ne voulais pas cela.


Et le préservatif?

 

Oui, bien sûr. Et j'étais bien placée pour en connaître les difficultés ... C'est une des raisons pour lesquelles je pensais qu'il nous fallait faire un travail collectif, en parler, y réfléchir, se soutenir ...


Et comble de l'ironie, vous qui étiez réticente pour ne pas dire ouvertement opposée au monde médical, aujourd'hui vous voilà la championne de la « santé publique » .

 

Oui, il y a eu un vrai « switch » dans ma tête. J'en parle comme d'une révélation parce que brusquement, l'évidence s'imposait, une évidence en cohérence avec ce que je vivais sans mots pour le dire et qui rendait incompréhensibles les contradictions où je me débattais avant.


Et ce changement, ce « switch » a été collectif ?

 

Oui, c'est un travail qui s'est fait d'abord avec les quelques Français qui ont participé à ce congrès, dans une confrontation internationale. Je crois que, pour s'affronter à des croyances collectives, le raisonnement logique ne suffit pas. Il faut vivre quelque chose de fort, il faut pouvoir partager avec d'autres cette expérience vécue. C'est la raison pour laquelle il a été si difficile de convaincre au-delà de ce noyau dur initial. Il a fallu que des médecins commencent à prescrire, et qu'ils partagent cette expérience avec leurs collègues pour qu'ils acceptent l'idée qu'il s'agissait bien là d'un traitement. Maintenant, c'est devenu une évidence pour eux. Encore a-t-il fallu qu'ils acceptent de commencer à prescrire ...


Est-ce que vous auriez pu faire ce « switch » plus tôt ?

 

Je me demande souvent, si j'étais allée au premier colloque sur la réduction de risques, qui s'est tenu à Liverpool en 1990, est-ce que j'aurais fait ce switch à cette époque? Et si je l'avais fait, aurais-je pu entraîner les gens? Je n'en sais rien. Ce qui est sûr, c'est qu'à Amsterdam, nous avons été plusieurs à enfin comprendre l'urgence de sortir de l'ambiguïté et du double langage. Mais en 1992, c'était déjà si tard.


Aujourd'hui, vous vous soignez correctement. ..

 

Je me soigne, j'ai accepté la trithérapie. Prendre un traitement, c'est se rappeler chaque jour qu'on est malade, c'est toujours aussi difficile pour moi. Mais cet été, j'allais mal et je n'avais plus vraiment le choix. Cependant pas plus aujourd'hui qu'hier, je ne veux sacrifier le présent au futur.

 

Mis à jour (Samedi, 05 Février 2011 13:17)