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La filière coca du licite à l’illicite : grandeur et décadence d’une marchandise internationale

 

Hérodote, n° 112, La Découverte, 1er trimestre 2004.



La filière coca du licite à l’illicite : grandeur et décadence
d’une marchandise internationale 

Paul Gootenberg, spécialiste de l’histoire des drogues. Il est professeur d’histoire et direc- teur des études sur l’Amérique latine et les Caraïbes à la Stony Brook University de New York.

Article traduit par Rémy Giblin et Pierre-Arnaud Chouvy. L’auteur tient ici à remercier Pierre-Arnaud Chouvy et Laurent Laniel pour leur travail sur cet article.




La coca et la cocaïne sont abordées ici en tant que produits d’exportation mon- diale plutôt qu’en tant que drogues dangereuses. L’approche en termes de filière est pertinente pour la période 1860-1950 qui s’étend des premières arrivées de la feuille de coca des Andes sur les marchés mondiaux à la naissance du trafic illicite de cocaïne. En effet, durant ce siècle fondateur, la coca et la cocaïne furent considérées comme appartenant légitimement au commerce mondial, voire comme des produits innovants.

L’article ne s’élabore pas principalement sur la consommation et le trafic illi- cites de cocaïne qui, tout compte fait, sauf brève exception de 1905-1920, sont restés de très modestes dimensions avant les années 1970. Deux grandes périodes sont abordées ici. La première, 1860-1910, vit la création de filières mondiales autour de la coca et de la cocaïne. Deux filières commerciales lièrent la coca andine aux marchés d’autres continents : la filière pays andins – Allemagne/ Europe, et la filière pays andins – États-Unis. La seconde période, 1910-1950, vit l’augmentation des contraintes politiques et commerciales sur la coca et la cocaïne, en partie du fait du contrôle international des drogues. Trois nouvelles filières émergèrent, qui contribuèrent à supplanter la coca et la cocaïne andines : un réseau contrôlé par les États-Unis, un réseau colonial néerlandais et européen et un réseau pan-asiatique impérial japonais. Ces filières, qui s’effondrèrent durant la Seconde Guerre mondiale, formèrent la base des réseaux du trafic illicite de cocaïne qui relièrent les Andes orientales au reste du monde à partir des années 1970.


1860-1910 : la coca et la cocaïne, denrées du commerce mondial


Avant la cocaïne : la coca

 

Historiquement profondément enracinée dans la culture andine, la coca n’est pas devenue une marchandise exportable avant la fin du XIXe siècle. Le cocaïer est l’une des plus anciennes plantes domestiquées de la région andine et il est forte- ment lié à la vie culturelle et aux identités des peuples des Andes. La coca pousse dans la moyenne montagne subtropicale de l’Amazonie et, une fois séchée, sa feuille est transportée jusqu’aux hautes terres où elle est traditionnellement consommée par mastication : les coqueros ont prisé la coca pendant des milliers d’années pour ses propriétés stimulantes (au sein des rituels de travail quotidien en haute altitude), médicinales et nutritives, mais aussi en tant que nourriture spi- rituelle ou de subsistance. Pendant l’ère inca (1420-1532), la coca, déclarée pro- duit de prestige, restait inaccessible aux masses paysannes et ne possédait pas de valeur d’échange explicite. Après leur conquête des années 1530 et des débats reli- gieux enflammés sur la nature démoniaque de la coca, les Espagnols la commer- cialisèrent partiellement, établissant des plantations dans les montañas (les contreforts des Andes) afin d’en fournir aux mineurs d’argent des hautes Andes, notamment à Potosi. L’usage de la feuille se répandit et, à la fin de la période colo- niale, la coca à mâcher nourrissait un commerce substantiel, monétisant les échanges entre hautes et basses terres, et distinguait une classe indienne sociale- ment dévalorisée. Les populations côtières et les élites blanches dominantes, elles, ne consommaient généralement pas de coca, habitude « indienne » qu’elles tenaient en basse estime.

 

Les spécialistes s’interrogent d’ailleurs souvent sur les raisons pour lesquelles la coca, contrairement au tabac et au café, ne put, au début de l’ère moderne, être intégrée dans le nouveau panthéon des stimulants issus des colonies européennes, et resta limitée au circuit «régional» de distribution du Pérou et de la Bolivie actuels [Courtwright, 2001]. L’aspect peu esthétique de la mastication ou ses connotations ethniques ont été cités, tout comme la péremption rapide de la feuille de coca lors de son exportation. La coca connut néanmoins son propre dévelop- pement, surtout en tant qu’«intrant» indispensable à l’extraction, vitale pour l’expansion du commerce européen, du minerai d’argent par le travail forcé au Pérou durant le XVIIe siècle. Mais c’est peut-être que l’adoption de la coca par l’Occident a été simplement retardée de trois siècles, jusqu’au milieu du XIXe siècle et plus tard encore, lorsque la cocaïne industrielle devint, dans le contexte du trafic de drogues illicites des années 1970, l’un des produits les plus rentables de l’histoire.

 

Au XIXe siècle, les révolutions mondiales du commerce et de la science permi- rent de réapprécier la coca et son alcaloïde, la cocaïne, isolé en 1860. Bien des choses allaient toutefois encore devoir changer pour que la coca puisse pénétrer le marché mondial: son prestige scientifique, médical et ethnique devait encore émerger (en Europe et en Amérique du Nord, aussi bien qu’au Pérou et en Boli- vie). Il fallait encore lui trouver des usages « modernes » et des débouchés, ainsi que des porte-parole et des planteurs colons, sans oublier des réseaux efficients de travailleurs, d’investisseurs, de fabricants, d’exportateurs et de consommateurs. Pour résumer une histoire complexe, tout se mit rapidement en place après 1850, lorsque la botanique et la médecine européennes établirent les capacités stimu- lantes de la coca, jusqu’alors discutables, et que les sociétés de la révolution industrielle adoptèrent en masse de nouveaux stimulants (notamment le Vin Mariani et le Coca-Cola), et assenèrent les merveilles de la médecine moderne (la cocaïne fut utilisée comme anesthésiant local après 1885). Tout cela alors même que, à la suite de la dévastatrice guerre du Pacifique entre 1879 et 1883, le Pérou et la Bolivie recherchaient de nouvelles denrées d’exportation viables.


La connexion germano-andine

 

C’est l’Europe « germanique » (plus que la France et le Royaume-Uni) qui fut à l’origine des premiers développements de la production de coca andine et de cocaïne au milieu XIXe siècle. Dès 1900, l’intérêt scientifique et commercial pour la cocaïne, principalement allemand, se fit profondément sentir au Pérou, alors le plus important exportateur de coca. En effet, la recherche allemande sur les alca- loïdes déclencha un fort intérêt pour le stimulant moderne qu’était alors la coca, l’étudiant en chimie Albert Niemann isolant la « kokain » en 1860. Les Autrichiens, dont Sigmund Freud, jouèrent aussi un rôle majeur et précoce en promouvant les usages médicaux de la cocaïne à travers le monde, notamment par la découverte des propriétés anesthésiantes de celle-ci en 1884 qui révolutionna les progrès de la chirurgie occidentale. Tout le monde utilisait le chlorhydrate de cocaïne médicinal mis au point par E. Merck, issu des importations modestes mais désormais régu- lières de feuilles séchées boliviennes et péruviennes. L’intérêt de l’Europe pour la coca avait crû régulièrement depuis les années 1850 et 1885 y marqua le début d’un boom de dix ans de la coca.


Les applications scientifiques de la cocaïne déclenchèrent une fascination gran- dissante, médicale, commerciale mais aussi populaire, pour la feuille de coca. Afin de répondre aux fatigues et troubles névrotiques des sociétés modernes, les nou- veaux stimulants étaient particulièrement convoités, notamment par les travailleurs intellectuels. Un mouvement mondial, la «coca-mania», fut particulièrement prononcé en France et au Royaume-Uni, atteignant son apogée plus tard aux États-Unis. En 1863, le Corse Angelo Mariani lança le Vin Mariani, élixir à base de vin de Bordeaux et de coca dont le succès remarquable se manifesta mondialement grâce à un marketing artistique et raffiné. Entre 1863 et 1885, Mariani devint le plus grand utilisateur de coca andine et les Péruviens prirent conscience de l’intérêt des médecins français pour la coca. Le corps médical anglais porta éga- lement son attention sur le stimulant qu’était la coca, plutôt que sur la cocaïne allemande, et a longtemps défendu les vertus thérapeutiques des fortifiants et médicaments à base de coca.


Mais ce sont les Allemands qui, via le port de Hambourg, dominaient le mar- ché. Merck en fut l’un des principaux bénéficiaires grâce à ses connexions andines et au prestige de son produit, dont la production augmenta rapidement après l’adoption de la cocaïne en chirurgie. Merck, qui transforma une rareté médicale et expérimentale en un produit commercialisable, fournissait le quart de la pro- duction mondiale de cocaïne et en fit sa ligne de production la plus profitable une décennie durant. Décisive pour Merck fut la période 1884-1886, lorsque l’anesthésie et les applications médicales qui en découlent stimulèrent la demande et multiplièrent les prix et la production par 5 et 20 respectivement, provoquant une «crise» de l’approvisionnement international en coca. Merck soutint alors les fournisseurs péruviens de «cocaïne brute» (du sulfate de cocaïne pure à 80%- 90 %), substance facilement transportable, sous forme de tourteaux produits sur les plantations, qui se conservait mieux et revenait moins cher à exporter que les feuilles de coca. Les tourteaux étaient ensuite transformés en cocaïne à usage médi- cal en Allemagne distribuée par le réseau mondial de Merck. En 1900, la quasi- totalité des importations allemandes arrivait sous cette forme, rendant la feuille de coca caduque. L’avantage que la cocaïne brute fournit à l’Allemagne explique en partie pourquoi les projets coloniaux rivaux sur la coca furent abandonnés dans les années 1890 [Friman, 1999]. La cocaïne brute eut même trop de succès : avec une production mondiale dépassant les quinze tonnes au début des années 1900 – les modestes productions anglaise, française, italienne, suisse et russe comprises –, le marché médical était saturé.


La manière dont les intérêts européens et surtout allemands s’exprimèrent au Pérou en y déterminant la production est capitale pour la compréhension du com- merce de la coca en termes de filière. Dans les années 1860 et 1870, des figures péruviennes du monde médical et culturel, surmontant les préjugés classiques des notables, reconsidérèrent sérieusement la coca, certes indigène mais désormais aussi commercialisable puisque bénéfique. Mais le développement du commerce qui assura au Pérou le monopole mondial en tant que fournisseur de coca et de cocaïne à partir de 1900 procédait des progrès et réseaux allemands.


Ce fut de fait encore un Allemand, le grossiste Arnaldo Kitz, agent commer- cial de Merck immigré au Pérou, qui remonta le plus loin dans la source d’approvisionnement, dans les Andes orientales, terres d’origine de la coca. En 1890, Kitz y avait établi la première usine fonctionnelle de cocaïne de la région et, en 1892, les ventes de cocaïne brute rapportèrent plus au Pérou que celles de feuille de coca. Ensuite, au milieu des années 1890, Kitz transféra ses opérations à Huánuco, avec ses riches haciendas de montaña. Six ans durant, ce district allait rester la capitale de la coca et de la cocaïne de qualité, expédiant l’essentiel de sa production en Allemagne jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. C’est donc avec un enthousiasme péruvien certain que la colonisation, ou l’«industrialisation» comme on disait alors, de ces montañas, véritable pays de la coca, furent entre- prises de 1885 à 1910, y attirant des milliers d’ouvriers agricoles et de métayers immigrants. En 1900, sur la vingtaine de manufactures de cocaïne que comptait le Pérou, Huánuco et sa périphérie en abritaient près d’une douzaine et c’est à la coca et à la cocaïne que les élites régionales devaient leur richesse. Les complexes structures locales de production, particulièrement celle du centre du département de Huánuco, étaient connectées aux entreprises pharmaceutiques allemandes qui, à des milliers de kilomètres de là, en orientaient la destinée.


Vers 1901 la cocaïne atteignit son zénith au Pérou, avec une production totale de 10,7 tonnes de cocaïne brute issue de 160 tonnes de coca. D’une production nationale estimée à environ 2 100 tonnes, le Pérou n’exportait alors que 610 tonnes sous forme de feuilles, dont plus de la moitié aux États-Unis. Même si deux tiers de la coca péruvienne étaient donc absorbés par les circuits indigènes traditionnels [Gootenberg, 1999], la coca et la cocaïne constituèrent néanmoins, brièvement certes, le cinquième plus grand revenu d’exportation du Pérou. Ce succès péruvien, guidé par le travail allemand, se fit probablement aux frais de la compétitivité du voisin bolivien, le seul autre producteur commercial de coca. De fait, en 1900, la Bolivie avait échoué dans l’industrialisation des zones productrices de coca des Yungas, qui exportaient auparavant en France et aux États-Unis, et les ventes des- tinées aux usages commerciaux et modernes de l’hémisphère nord disparurent. Mais pour saisir nettement le fonctionnement de ces circuits andins nous devons étudier une autre filière de la coca, celle qui reliait le Pérou aux États-Unis.


La filière américano-andine


Malgré des préjugés d’ordre médical, culturel et politico-économique, l’intérêt de l’Amérique du Nord pour la coca et la cocaïne grandit après 1860 et explosa après 1884. En 1900, les Américains étaient devenus les plus grands consommateurs et promoteurs au monde des deux substances qui, dès lors, semblaient être devenues des produits on ne peut plus américains. Cependant, après 1910, l’opi- nion et le monde politique américains se retournèrent de manière spectaculaire contre la coca et la cocaïne, et les États-Unis commencèrent leur longue campagne internationale afin d’interdire les deux produits. Sur le long terme, les positions américaines envers la coca doivent d’ailleurs être envisagées dans l’optique plus large de l’extension de leur influence informelle sur la région andine.


La fascination pour la feuille de coca aux États-Unis, déclenchée par l’impor- tation de cette curiosité « européenne », se manifesta de plusieurs manières typique- ment américaines. Dans les années 1870, médecins, pharmaciens, entrepreneurs et colporteurs américains découvraient la coca avec grand intérêt. Elle fit rapidement partie des additifs les plus répandus dans les fortifiants et remèdes populaires, prescrite pour une vaste gamme de pathologies, réelles et imaginaires, en parti- culier la « neurasthénie », l’état de fatigue nerveuse alors typiquement américain lié à la modernité et à l’urbanisation, qui se développait rapidement. Ainsi, la coca fut d’abord un remède destiné aux travailleurs intellectuels, bien que son usage se répandît (ou s’abattît) sur tout le spectre social et racial au cours des années 1890 [Golden Mortimer, 1901]. Les plus novatrices des compagnies pharmaceutiques, comme Parke-Davis à Detroit, se spécialisèrent dans les préparations à base de coca. Des dizaines de médecins américains de premier ordre expérimentèrent, écrivirent et débattirent sur les apports bénéfiques de la coca puis de la cocaïne, bien que le mouvement ait principalement été initié par les herboristes et autres soigneurs, qui restaient une alternative nationale à la médecine allopathique de style européen. L’ouvrage de grand renom Histoire de la coca: la plante divine des Incas du Dr W. Golden Mortimer, paru en 1901, s’est fait l’écho de cette romance entre les États-Unis et la coca. Cette romance perdure d’ailleurs à travers le soda national Coca-Cola, lancé en 1886 en tant qu’imitation sudiste et non alcoolisée du très populaire breuvage énergisant de Mariani. Ainsi, au début des années 1900, les États-Unis importaient de 600 à 1 000 tonnes de coca par an, principalement pour ce marché populaire.


Les États-Unis allaient donner un formidable coup de fouet au commerce de la coca andine. Entre 1884 et 1887, lors de la grande pénurie de coca, les débats sur les réserves de coca faisaient rage dans les revues pharmaceutiques américaines et des programmes de culture domestique furent envisagés. Mais Parke-Davis envoya son ethnobotaniste pionnier, Henry Hurd Rusby, découvrir de nouvelles sources de coca bolivienne, de nouvelles méthodes de fabrication ainsi que les thérapies locales utilisant la coca. Pour leur part, l’US Navy et les consuls améri- cains de La Paz et Lima travaillèrent à l’identification et à la sécurisation des voies d’approvisionnement. Enfin, dans les années 1890, les attachés commerciaux américains à Lima approfondirent leurs relations avec les fabricants de cocaïne locaux, même allemands, et aidèrent les Péruviens à améliorer leurs techniques d’exportation et de séchage des feuilles, permettant aux exportations péruviennes d’être plus que doublées au cours de la décennie. La Bolivie, quant à elle, défavo- risée par d’importants coûts de transports, disparut progressivement des ventes intercontinentales et se recentra à partir de 1910 sur le marché régional constitué par les «mâcheurs» immigrants de Bolivie, du nord de l’Argentine, du Chili et même du sud du Pérou.


Médecins et compagnies pharmaceutiques américains réagirent avec enthou- siasme à la découverte, en 1884, des facultés anesthésiantes de la cocaïne et expé- rimentèrent l’ensemble de ses usages médicaux «modernes». Au milieu des années 1890, de grandes entreprises pharmaceutiques entrèrent en concurrence acharnée avec les fournisseurs allemands [Spillane, 2000]. En 1900, elles raffi- naient au total 5 à 6 tonnes de cocaïne, environ un tiers du stock mondial, et la consommation américaine totale atteignit 9 tonnes en 1903 (importations euro- péennes incluses), soit presque les deux tiers de la consommation mondiale qui était de 15 tonnes. On en appela même à la politique douanière, des taxes élevées furent mises en place sur la cocaïne importée mais non sur la feuille de coca, favo- risant donc fortement la production nationale de cocaïne. Deux facteurs expli- quent l’ampleur des importations de feuilles (et non de cocaïne) aux États-Unis : le goût du consommateur américain pour la coca, qui augmenta rapidement avec les succès spectaculaires de Coca-Cola (et de ses innombrables imitateurs); et la proximité des Andes, permettant l’accès à une feuille fraîche et bon marché. À l’inverse de l’Allemagne, les États-Unis ne favorisèrent donc jamais les impor- tations à grande échelle de cocaïne pure péruvienne.


En effet, après 1900, les Américains achetèrent de plus en plus de feuilles de coca au nord du Pérou (département de La Libertad), et non plus celles fournissant la cocaïne amazonienne du Huánuco ou celles, indiennes, du Cuzco. Cultivée sous des conditions climatiques plus sèches, la feuille dite de Trujillo, dont la secrète « Merchandise n° 5 » utilisée pour le Coca-Cola, était considérée comme plus par- fumée, contenant moins d’alcaloïdes, et plus adaptée à la production de fortifiants. Le département de La Libertad fit rapidement office de zone de production des feuilles, décocaïnisées après 1903, destinées à Coca-Cola [Gootenberg, 2003]. En bref, les filières allemandes et nord-américaines se développèrent autour de prin- cipes culturels, médicaux, commerciaux et politiques différents et s’articulèrent autour de zones et réseaux distincts au sein même des Andes.


Il est primordial, à cet égard, de mentionner l’impact initial de la vague antico- caïne américaine. La montée de cette peur et de ce dégoût de la cocaïne (et moins rationnellement de la coca) aux États-Unis fut le revers de la médaille d’un enthousiasme précoce. Pour paraphraser David Musto, la cocaïne devint un symp- tôme de cette « maladie américaine » caractérisée par une fascination et une haine simultanées des drogues, perçues tout à la fois comme panacées et fléaux. Dès 1900, les opinions gouvernementales et médicales dominantes commencèrent à se retourner contre la coca et la cocaïne licites, l’alcool et les vrais narcotiques, et contre la propagation de son usage illicite et « démoniaque » au sein des classes défavorisées ou de certaines communautés ethniques [Musto, 1973 et éditions suivantes].


En 1915, les États-Unis s’étaient lancés dans une croisade internationale soli- taire contre la cocaïne, peignant d’emblée l’Allemagne comme un empire malfai- sant de la drogue. Les lois américaines contre la coca et la cocaïne, instaurées entre 1906 et 1922, eurent nombre d’effets paradoxaux, dont certains perdurent aujourd’hui, tels que la prohibition de l’inoffensive consommation de feuilles de coca. Alors que la demande de cocaïne était en voie de régularisation et de réduc- tion, autour d’un système complexe de contrôles de la coca, la coopération entre l’État et le monde pharmaceutique s’accrut considérablement dans la définition du commerce en question et des intérêts américains, qu’ils soient pour ou contre. En effet, dans les années 1920, seules deux entreprises du New Jersey – Merck, désormais nationalisée, et Maywood Chemical Works, partenaire de Coca-Cola – faisaient le commerce de la coca et de la cocaïne, lui conférant une dimension monopolistique croissante. En réalité, la législation américaine systématisa, pour des raisons de contrôle, l’inclination américaine historique pour les importations de feuille 2. Il en résulta une filière de la coca cartellisée et dirigée par l’État. En 1910, le commerce mondial de la coca – passant par deux filières distinctives liées à différentes zones de production andines – était désormais soumis à des pressions contradictoires.


La division de la distribution de la coca dans le monde, 1910-1950

 

La période allant de 1910 à 1950 correspond au déclin de la cocaïne, entre le pic de popularité de cette drogue licite et l’interdiction, au niveau mondial, de sa consommation et de sa production après 1950. D’une production de 15 tonnes ou plus en 1905, sa consommation totale se vit probablement réduite de moitié en 1930 et, en 1950, les Nations unies fixèrent les besoins médicaux mondiaux légaux en cocaïne à moins de 4 tonnes. Trois facteurs sont à l’origine de cette chute progressive : un recul de son usage médical (l’anesthésie) causé par l’emploi de substituts et une baisse de popularité tant publique que médicale ; des lois et cam- pagnes anticocaïne instaurées par différentes nations et organisations internationales


(dont les efforts portaient principalement sur les narcotiques) ; enfin, un retrait du marché et une diversification des producteurs et planteurs de coca les plus vulné- rables. Jusque-là, la cocaïne illicite compensait à peine la fermeture du marché, après une fugace apparition (provenant des surplus des stocks pharmaceu- tiques) des années 1910 au début des années 1920. Les États-Unis, le plus grand marché de consommation, instaurèrent des restrictions nationales par le biais des Food and Drugs Administration Acts, suivis par l’interdit fédéral inclus dans le Harrison Act de 1914 et par un système de contrôle total des importations en 1922 [Gootenberg, 1999, chapitre 3]. Ils poussèrent également, avec moins de succès, au contrôle international de la cocaïne lors des Conventions de La Haye (sur les opiacés) de 1912 à 1914 et des Conventions antinarcotiques de Genève, patron- nées par la Société des nations (SDN), qui se succédèrent à partir de 1924-1925.

Plutôt que de disparaître, la cocaïne se divisa en un nouveau trio de filières mondiales structurées politiquement et réparties géographiquement. La première fut une filière mercantiliste et coloniale néerlandaise reliant l’île de Java à l’Europe, qui supplanta rapidement les producteurs péruviens dès 1915. La deuxième fut une filière pan-asiatique promue par l’État japonais, lancée dans les années 1920- 1930 pour répondre aux impératifs industriels et à ceux de la SDN. La dernière correspondait au réseau résiduel États-Unis – pays andins, de plus en plus lié aux prérogatives d’entreprises (principalement Coca-Cola) et au contrôle antidrogue (sous la direction du Federal Bureau of Narcotics (FBN) de Harry Anslinger). Du côté péruvien, ce réseau se divisa en filières de coca et de cocaïne et en projets nationaux séparés. La forte intégration de ce marché n’est guère surprenante pour un produit si politisé et connaissant un tel déclin, si bien que les marchés mondiaux de la coca et de la cocaïne mis en place précédemment cessèrent de fonctionner.


Le boom de la coca des colonies néerlandaises, 1905-1930

 

L’intérêt scientifique et commercial néerlandais pour la coca remonte aux années 1850, et les premières plantations au milieu des années 1880 lorsque les puissances coloniales européennes firent des expérimentations botaniques simi- laires. Après 1900, plusieurs facteurs éveillèrent un intérêt prononcé pour la coca chez les Néerlandais, et notamment de solides investissements dans la producti- vité et la qualité de la plantation. Une main-d’œuvre chinoise bon marché, quatre récoltes annuelles, des économies d’échelle, une rationalisation technique et un système de cultures alternées avec celles du caoutchouc et du thé dans les colonies permirent aux plantations javanaises de devancer efficacement la production andine restée traditionnelle et quelque peu hasardeuse. En 1911, grâce à une lucra- tive filière agro-industrielle totalement intégrée alimentée via le port d’Amsterdam, les Pays-Bas s’étaient emparés du quart du marché mondial de la cocaïne [De Kort, 1999 ; Karch, 1998 ; Reens, 1917]. De surcroît, les perturbations liées à la Première Guerre mondiale encouragèrent ensuite l’Europe à s’appuyer davantage sur la filière néerlandaise, ce qui assombrit encore davantage les perspectives d’avenir de la coca et de la cocaïne péruviennes, dont les exportations dégringo- lèrent de quelque 95 % en valeur dans les années 1920. Les Péruviens en furent réduits au rôle de témoins malheureux de ces changements, n’ayant ni le temps ni les capitaux ou les compétences nécessaires pour réagir.


Paradoxalement, le réseau de cocaïne néerlandais faiblit presque aussi vite qu’il avait émergé. En 1920, la coca de Java satisfaisait presque les douze tonnes de la demande mondiale de cocaïne. Mais durant les années 1920 les prix s’effon- drèrent et les revenus devinrent très instables. Une tentative de diversification fut alors opérée avec la production de novocaïne, un nouveau substitut à la cocaïne complètement synthétique. À la fin des années 1920, la production néerlandaise s’était littéralement effondrée et, entre 1929 et 1931, les Pays-Bas choisirent de se soumettre pleinement au contrôle de l’exportation de coca et de cocaïne selon les termes définis par la SDN. Et ce, en dépit d’un désaccord avec la croisade anti- drogue américaine, et du favoritisme fiscal dont bénéficiaient les producteurs d’opium dans les colonies néerlandaises. Adossée à un tout petit marché national, la production néerlandaise de cocaïne continua à diminuer, jusqu’à ce que l’invasion de Java par les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale ne coupe l’approvisionnement et que l’occupation américaine qui suivit n’entraîne l’obligation de détruire ce qui restait des plantations de coca sur l’île. L’expérience javanaise avait donc constitué un bref mais spectaculaire mariage politique entre l’État, l’industrie et le planteur colonial.


La cocaïne impériale japonaise

 

Le réseau japonais de cocaïne des années 1920 et 1930, qui s’est peut-être inspiré de l’exemple néerlandais, est moins connu. Dans les années 1930, le Japon était devenu l’un des plus gros producteurs et pourvoyeurs de cocaïne pour l’Asie orientale et du Sud, bien que l’importance et le caractère légal de ce commerce approuvé par l’État restent controversés.


Le rôle du Japon dans le commerce des drogues en général est d’autant plus compréhensible qu’il a coïncidé avec son processus d’industrialisation orienté vers l’Asie et avec l’expansion de sa zone d’influence économique. Dès la Première Guerre mondiale, lorsque les échanges commerciaux furent interrompus, l’auto- suffisance devint une priorité japonaise, ce que la relation étroite existant entre l’État et les grandes entreprises, trait caractéristique de la culture des affaires nippone, encouragea. Le secteur pharmaceutique constituait un acteur important de la modernisation scientifique et les Japonais considéraient les exportations de drogue comme un commerce normal. Le Japon, où la drogue n’avait jamais été perçue comme une menace, n’adhérait pas aux nouvelles volontés occidentales visant à distinguer les substances « illicites » des substances licites et finit même par quitter la SDN. Mais, d’un autre côté, l’implication du Japon dans le commerce des drogues a aussi été perçue comme extraordinaire ou comme abominable, principalement du fait des préoccupations des États-Unis et de la SDN des années 1920 et des témoignages recueillis lors des procès des crimes de guerre japonais tenus à Tokyo. On déclara que l’implication japonaise avait constitué une tromperie délibérée des organes occidentaux de contrôle antidrogue ainsi que l’exploitation militariste et impérialiste de l’Asie au moyen d’un commerce illicite [Friman, 1996]. Il est en revanche certain que ce sont les zones d’ombre des juridictions naissantes de la SDN sur les drogues qui permirent l’émergence de la filière japo- naise. Quoi qu’il en soit, la défaite du Japon en 1945 mit fin à cette filière asiatique autonome de coca et de cocaïne.


Le rôle majeur des États-Unis dans l’évolution de la filière

 

En dépit des concurrences et de son relatif déclin quantitatif, la filière améri- cano-andine se révéla finalement être la plus résistante et la plus importante dans l’histoire de la coca et de la cocaïne. Le commerce de la coca et de la cocaïne moderne germa en effet dans le Pérou des années 1890, avec les États-Unis comme marché de consommation déterminant, les politiques anticocaïne améri- caines du début du XXe siècle procédant d’ailleurs de cette étrange relation. Puis, dans les années 1960 et 1970, lorsque la cocaïne illicite décolla, la filière renaquit, connectant désormais l’Est péruvien à Miami et Hollywood.


Les politiques américaines de la cocaïne n’étaient qu’un aspect d’une « diplo- matie antinarcotique » plus générale : les États-Unis, dépourvus ou presque d’inté- rêts coloniaux, devinrent la principale force de mise en place et d’extension d’un système mondial idéaliste de prohibition de la cocaïne, via les Conventions de Genève successives de la SDN. Les cibles de Washington furent l’Allemagne, d’abord, puis le Japon, et finalement la Bolivie et le Pérou. Dans une certaine mesure, cette campagne fonctionna, en affaiblissant lentement les domaines d’usage « légitime » de cocaïne après 1920. Mais elle échoua aussi, notamment en encourageant la croissance de la sombre filière japonaise.


Globalement, l’entre-deux-guerres représente le plus grand paradoxe du contrôle antidrogue : alors qu’une multitude de filières internationales de cocaïne légale fonctionnaient, les États-Unis entamaient leur longue idylle avec la représentation de la cocaïne en tant qu’important problème social et national. De plus, les États-Unis n’exerçaient toujours que peu ou pas de contrôle périphérique dans les régions de culture de la coca, ce que la diplomatie américaine réclamait pour- tant depuis 1915.


Puis, dans les années 1920 et les années 1930, les officiels américains commen- cèrent à s’intéresser de très près à la coca et à la cocaïne péruviennes, d’une part pour faire pression sur le Pérou, mais aussi pour épauler Coca-Cola. Leur principale réussite fut de mettre en place au Pérou un réseau de renseignements sur la drogue, géré par le département d’État et le FBN, et facilité par les dirigeants et contacts des compagnies Maywood et Coca-Cola. Lentement, les idées nord-américaines concernant le contrôle antidrogue firent leur chemin au Pérou, malgré les résis- tances des Péruviens, et plus encore des Boliviens, aux idéaux anticoca importés [McAllister, 2000] 3. Les archives de la Drug Enforcement Administration (DEA) ne révèlent toutefois que très peu de signes d’une ingérence américaine directe dans les politiques des drogues des pays andins avant la Seconde Guerre mondiale, ce qui changera bien sûr complètement par la suite. Cependant, Washington n’en restreignit pas moins immensément les options du Pérou, en interdisant les impor- tations de cocaïne, en restreignant les marchés mondiaux et en enrayant les projets nationaux alternatifs de contrôle de la drogue.

 

La fin de la Seconde Guerre mondiale constitua un tournant décisif en termes de politique antidrogue américaine. Un consensus anticoca émergea en effet au sein des nouvelles agences antidrogues des Nations unies, d’inspiration fortement américaine comme l’a notamment montré la fameuse « Commission d’enquête sur le problème de la feuille de coca » de 1947. Entre 1947 et 1949, le Pérou, désor- mais sous la coupe du régime militaire et anticommuniste d’Odria, accéléra de manière spectaculaire l’interdiction de la production de cocaïne et commença, au moins sur le papier, à contrôler les champs de coca indienne cultivés dans le cadre d’un monopole national de la coca récemment proclamé. Ainsi, en 1950, une filière née un siècle auparavant disparaissait, du moins dans sa forme légale.


Telles étaient les filières développées et empruntées par la coca et la cocaïne licites, de la naissance à la mort d’une drogue moderne et internationale, de 1860 à 1950. Il ne s’agissait pas simplement de marchés intégrés obéissant aux lois de l’offre et de la demande, mais de circuits institutionnalisés ayant servi le dévelop- pement de la science et de la médecine, la circulation d’idées politiques, d’infor- mations, d’influences, et de différentes tentatives de monopolisation et de contrôle de la drogue. Ces filières furent segmentées tant par l’évolution de différentes appréciations culturelles de la coca et de la cocaïne que par celle des zones d’influence coloniales et néo-coloniales. Elles reflétèrent aussi les formes et degrés variés de pouvoir international exercés par une variété d’acteurs et de rela- tions inégaux impliqués dans la production, la transformation, le commerce, le contrôle, la consommation et l’abus de ces substances 5. En somme, ces filières, et les tensions qui les accompagnèrent ou survinrent entre elles, si elles contribuèrent au XIXe siècle, et par bien des aspects, à rendre légitime le commerce initial de coca et de cocaïne, aidèrent aussi, à l’inverse, à structurer leur criminalisation pro- gressive au cours du XXe siècle.


Les filières de la cocaïne illicite, 1950-2000

 

Depuis 1950, les filières de la coca et de la cocaïne sont, dans un certain sens, toutes deux devenues un phénomène plus ou moins soumis aux directives du mar- ché et, avec le succès de la cocaïne illicite, l’un des plus importants commerces de matière première de l’histoire, légaux ou non. Et, comme ne manquent pas de le suggérer certains esprits critiques, ce nouveau succès pourrait représenter la revanche de la coca des marges. Cette période est désormais celle des écoutes policières à l’échelle internationale et des légendes de la culture de la drogue, dont certaines histoires ont récemment été portées à l’écran dans des films hollywoo- diens tels Traffic et Blow. Dans l’histoire de la cocaïne, la période de son commerce illicite demeure clairement la plus difficile à appréhender objectivement, du simple fait de la dissimulation du trafic et des discours antidrogues. Après 1950, la cocaïne andine (mais aussi l’essentiel de la culture de la coca après la Convention unique de 1961) fut mise hors-la-loi mondialement et échappa à tout contrôle éta- tique, de nouveaux acteurs criminalisés lui aménageant ses propres niches et filières clandestines. Il est particulièrement intéressant de constater que, une fois illégaux, les circuits modernes de la cocaïne renouèrent tant avec la production de l’Est amazonien qu’avec les liens historiques qui l’avaient liée au marché améri- cain. Les célèbres exportations de pâte base (pasta básica) de cocaïne des années 1970 n’étaient autres que le sulfate de cocaïne brut mis au point par Kitz dans les années 1890, à la différence près que les tourteaux ne sont plus acheminés jusqu’aux laboratoires de Merck à Darmstadt, mais désormais destinés aux intermé- diaires chimistes et trafiquants de Colombie. Grâce à la déclassification des archives de la DEA, il est possible de remonter le cours du développement de la cocaïne illicite jusqu’en 1950, précisément l’époque où les circuits de la cocaïne légale disparaissent6. De fait, sous la pression de l’industrie de Huánuco certains spécialistes se reconvertirent en pionniers de la cocaïne illicite, encore que ce furent les paysans sans terres plutôt que les élites régionales qui devinrent le véri- table moteur de cette nouvelle expansion de la coca.


Même si les filières de matières premières sont toujours structurées par les politiques, cette transformation d’un produit licite en un produit illicite est à l’évidence encore plus politique, de deux points de vue au moins. Premièrement, même si l’on laisse de côté la confusion et la propagande officielles, il apparaît clairement que ce sont les prohibitions nationales et internationales qui ont poussé la cocaïne de façon si radicale et paradoxale dans la sphère de l’illicite. Notons au passage que le monde multipolaire et peu structuré de l’entre-deux-guerres n’a été que très peu favorable au développement de la cocaïne illicite. Après 1950, par contre, les prohibitions mondiales et l’accroissement des interventions américaines visant le trafic n’ont cessé de rendre la cocaïne plus lucrative et donc d’encourager sa production. Deuxièmement, les circuits actuels de la cocaïne ont été structurés autant par les politiques instables de la guerre froide que par quelque avantage économique ou comparatif que ce soit. Les filières de produits illicites procèdent naturellement et logiquement des structures spatiales et économiques légales qui les ont précédées 7.


Les circuits de la cocaïne illicite se développèrent selon trois phases : ils émer- gèrent de 1947 à 1964, se transformèrent en une économie socialement intégrée de 1964 à 1975, et connurent leur apogée dans le contexte de la guerre à la drogue et de la crise andine entre 1975 et 2000. De 1947 à 1964, la cocaïne, articulée aux marchés naissants des pays du Nord par l’intermédiaire d’une nouvelle classe de raffineurs, trafiquants et financiers, se fraya un chemin du Pérou à la Bolivie. Touchées par la répression du gouvernement péruvien anticommuniste et proaméricain en 1948-1950, la coca et la cocaïne illicites refirent rapidement surface dans le pays voisin. La Bolivie, qui n’avait jamais «industrialisé» sa production de coca traditionnelle des Yungas, était alors d’autant plus à même d’abriter ce renouveau de la coca qu’elle connut une décennie chaotique après la révolution de 1952. Dans ce qui ressemblait à une « guerre secrète » des années 1950, des conflits virent le jour entre les agents antidrogues américains, qui internationalisaient leur lutte dans le cadre d’une pression américaine anticocaïne grandissante, et d’ambi- tieux entrepreneurs andins, qui expérimentaient puis régularisaient les axes du trafic par le Chili, Cuba, le Panama et le Mexique. Cette répression sporadique suffit à accroître les profits et l’habileté des nouveaux « narcos » latinos. On testa la «coke» sur les marchés touristiques de La Havane et New York City. À la source, les producteurs de cocaïne s’approvisionnaient dans les circuits existants de la coca, d’abord principalement à proximité des Yungas de Cochabamba. Des douzaines de petits laboratoires de sulfate brut apparaissaient alors aussi vite qu’ils disparaissaient dans les haciendas et les villes boliviennes et péruviennes, alors que d’autres le raffinaient en cocaïne à sniffer plus en aval de la chaîne, au Chili, à Cuba ou au Mexique. La Havane du régime Batista, de par son climat de corruption et ses atouts en termes de localisation, devint la capitale de la distribution et de la consommation de cocaïne, où les cultures nord-américaine et latine se rencontraient. Ce circuit de la cocaïne illicite se construisit entre 1950 et 1964, au gré des pressions américaines, ainsi qu’ont pu en témoigner les saisies régulières de « coke » andine aux frontières des États-Unis depuis la fin des années 1950.


La révolution cubaine de 1959 affecta grandement ce circuit et marque le début d’une deuxième ère de la cocaïne illicite marquée par deux caractéristiques majeures. Premièrement, le monde mafieux cubain en exil (Castro détestant toute forme de capitalisme transnational) étendit le trafic de cocaïne à de nouvelles régions, principalement au Mexique ou directement vers les marchés intérieurs des États-Unis, à Miami par exemple. La structure du trafic des années 1960 repo- sait sur la pâte de cocaïne bolivienne (et, rapidement, péruvienne) qui transitait par le nord du Chili ou le Brésil amazonien, avant d’être transportée vers le Nord par les trafiquants cubains. Deuxièmement, l’économie de la cocaïne illicite fut poussée par un contexte social particulier, l’exode de milliers de paysans sans terres vers, par exemple, la vallée du Huallaga au Pérou, ou encore de ceux, en Bolivie, qui s’installèrent en masse dans la région nouvellement colonisée de Santa Cruz. Autant de « damnés de la terre » donc qui trouvèrent refuge dans une culture de la coca directement destinée au marché de la cocaïne via des intermé- diaires qui, à Santa Cruz par exemple, formèrent la nouvelle élite régionale. Dans une certaine mesure, cette production accrue du milieu des années 1960 refléta les agendas anticommuniste et «développementiste» des gouvernements proaméri- cains du Pérou et de la Bolivie (dirigés respectivement par Belaunde et Barrientos) qui construisirent de nouvelles routes porteuses de «progrès» dans les régions de prédilection de la coca. En 1970, un réseau intégré de production agricole, de raffinage et de trafic avait été mis en place à partir de ces régions amazoniennes en plein essor.


Après 1970, la cocaïne inonda les États-Unis en occupant les niches déjà créées par le speed (amphétamines), l’héroïne et la marijuana, produits populaires d’une « culture de la drogue » des années 1960 désormais sous le siège de la croi- sade antidrogue proclamée par Richard Nixon en 1971. Cela aussi était politique : la répression visant le cannabis mexicain, ordonnée par Nixon au début des années 1970 sous le nom d’Operation Intercept, correspondait de fait à la répres- sion d’une culture étudiante et protestataire méprisée et a, de plus, accru la renta- bilité et l’intensité du trafic de drogues illicites. La consommation de « coke » se répandit parmi les connaisseurs confirmés, dans la contre-culture hollywoodienne et le milieu du rock par exemple, qui ont largement fait la publicité de leur nouvelle drogue « légère ». 1973 constitua un autre tournant de la guerre froide : au Chili, le nouveau régime brutal de Pinochet, exauçant les désirs des États-Unis, oblitéra tout bonnement le principal corridor de la cocaïne andine. Dans le même temps, au Pérou, l’effondrement du régime militaire de gauche de Velasco laissa plusieurs milliers de paysans à l’abandon, pratiquement sans État, mais au milieu des meilleures terres à coca du bassin amazonien. L’État péruvien sombra dans un désordre économique et politique qui, comme dans la Bolivie voisine, allait durer plus de vingt ans, inaugurant un « capitalisme de la coca » de survie et laissant le champ libre à la corruption. Les Colombiens de Medellín, vétérans de la contre- bande et du trafic de marijuana, surent saisirent l’occasion dès le début des années 1970 et le trafic de cocaïne se fit désormais par petits avions, via Leticia en Amazonie. Entrepreneurs idéalement situés dans le contexte classique d’un État faible, le groupe de Medellín, dirigé par des figures aussi célèbres que Pablo Escobar et Carlos Ledher, s’est rapidement consolidé en tant que nouveau raffi- neur, financier et revendeur du marché, et dégagea des marges spectaculaires en expédiant la cocaïne à des Colombiens basés à Miami et à New York.


À la fin des années 1970, ils optèrent pour des techniques de trafic en gros et écoulèrent d’énormes volumes : quelque vingt tonnes de cocaïne atteignaient alors le marché américain annuellement. Alors que la répression se renforçait aux États- Unis au début des années 1980, de nouveaux marchés de détail, vastes et segmen- tés, s’ouvrirent (l’Amérique moyenne, le crack des ghettos, les gangs dominicains) et les aires de la coca d’exportation s’étendirent dans les jungles reculées du Huallaga et du Chapare. Au Pérou, la culture de la coca explosa, passant de 10 000 hectares en 1979 à 70 000 à la fin des années 1980. Avec les guerres contre la drogue des administrations Reagan et Bush, les mesures draconiennes qui furent prises contre la cocaïne (campagnes d’éradication de la coca et de suppression des principaux groupes trafiquants) allaient encore augmenter les productions illicites et ancrer le trafic dans la violence. Des chutes brutales de prix s’ensuivirent, exac- tement à l’inverse des objectifs affichés par les États-Unis qui désiraient provoquer une hausse des prix censée rendre la cocaïne trop chère pour le consommateur moyen. La géographie des circuits du trafic en fut encore une fois affectée, la célèbre réorientation qui s’opéra depuis l’axe Medellín-Miami vers celui de Cali-nord du Mexique obéissait aux lois élémentaires des actions antidrogues et des filières de matières premières. La politique joua, là encore, un rôle majeur, que ce soit à travers la montée en puissance du régime favorable aux échanges écono- miques de Salinas au Mexique (1988 à nos jours), ou par la campagne des États- Unis visant à écraser le cartel de Medellín en Colombie (accords d’extradition notamment).


Au début des années 1990, à son apogée, le marché de la cocaïne illicite commandait une production estimée à 1 000 tonnes, déterminait une filière impli- quant des centaines de milliers d’acteurs (paysans, chimistes, hommes de main, blanchisseurs d’argent, officiels corrompus, trafiquants, dealers) et des millions de consommateurs avides à travers le monde, et dégageait 50 à 100 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel. La quantité désormais écoulée est cent fois plus importante que celle qui l’était en 1900 lors du pic de production de cocaïne légale péruvienne. De plus, en grande partie grâce à la valeur ajoutée induite par la prohibition, la filière coca-cocaïne est clairement l’une des plus lucratives de l’histoire mondiale des matières premières. Depuis la fin des années 1970, la coca destinée au trafic illicite a éclipsé la feuille de consommation locale, de faible teneur en alcaloïdes, et ce pour la première fois dans la longue histoire de la coca. La moitié des 14 millions de consommateurs réguliers de cocaïne dans le monde est nord-américaine, qu’ils soient blancs ou noirs, riches ou pauvres. Ces consommateurs, dont le nombre s’est stabilisé, surpassent désormais de loin les 5 millions de coqueros indigènes que l’on estime subsister aujourd’hui dans la Cordillère des Andes. À part des usages rituels récemment revalorisés, la coca ne donne plus lieu qu’à la production de quelques préparations commerciales péruviennes et boli- viennes (infusions, dentifrice, etc.) destinées au marché local et non à quelque exportation que ce soit (à la différence d’un produit comparable comme l’uña de gato andin). La seule exception, majeure bien sûr, est celle de l’extrait de Coca- Cola dont la filière court toujours du nord-ouest du Pérou au New Jersey.

 

La coca illicite, quant à elle, a été largement repoussée, depuis le milieu des années 1990, de l’est du Pérou et de la Bolivie vers le sud-est de la Colombie, et désormais les axes du trafic délaissent de nouveau le Mexique pour des sites épars des Caraïbes. Ce nouveau circuit n’a pas encore atteint sa dimension optimale, surtout lorsque l’on considère la guerre croissante livrée par les Américains à l’agro-industrie maintenant totalement intégrée et extrêmement efficace de la coca et de la cocaïne colombiennes, et ce alors même que la production colombienne de drogue illicite a opéré une diversification rapide grâce à son héroïne de grande qualité, elle aussi destinée au marché américain. D’autre part, tandis que les États- Unis et leurs alliés locaux, l’armée et la droite colombiennes, exercent leurs pres- sions sur des paysans colons et des guérillas de gauche aux abois, des rapports récents évoquent un regain partiel de la culture de coca au Pérou et en Bolivie, où les programmes américains font face à de sérieuses difficultés politiques. De nou- veaux liens se forgent de fait désormais depuis le Brésil et l’Afrique du Sud vers l’Europe, et parmi les consommateurs des pays issus de l’ancienne Union soviétique. La cocaïne illicite, stimulée par des politiques antidrogues imprudentes, pourrait finir par reproduire la géographie de la filière de la coca du début du XXe siècle, se « mondialiser » en s’exportant vers des régions exotiques telles que Taïwan, l’Indonésie ou l’Afrique de l’Ouest, en fait n’importe quelle région qu’hélicoptères et herbicides n’ont pas encore atteint.

 

 

Notes

 

2. P. GOOTENBERG, « Secret Ingredients », archives nationales du Federal Bureau of Narco- tics (RG 170), Coca-Cola.

3. P. GOOTENBERG, « Reluctance or resistance », RG170O660 (DEA, Peru, Bolivia), 1930- 1962, ou RG59 Decimal Files (823.114, Peru/Narcotics) et LOTS files (Subject Files, Peru); voir aussi les débats de la SDN dans les années 1920 et les lois passées par le ministère de la Santé péruvien.

4. Les filières de distribution (dont le caractère peut dépasser le strictement économique) sont apparentées à deux conceptions spatiales du pouvoir : la théorie de Bourdieu des « champs » du pouvoir capitalisé/contesté et la théorie de Mann sur les quatre ensembles de pouvoir territo- riaux [Bourdieu, Wacquant, 1992 ; Mann, 1986]. La distribution mondiale suppose la continuité/ complicité entre l’« État », le « marché », la « société » ou entre les cercles licites et illicites.

5 ?

6. P. GOOTENBERG, « Between coca and cocaine » [2003, p. 141-150], d’après les sources du FBN et d’Interpol, archives nationales RG 170O660, «Illicit narcotic traffic in Peru», 1953; Interpol, «Traffic in narcotic drugs», «Clandestine laboratories, 1945-1961»; UN/Inter- Amercan Consultative Group on Coca-leaf Problems, « Illicit traffic in cocaine » (La Paz, 1964).

7. La prohibition, par le risque qu’elle génère, crée une valeur ajoutée au produit illicite et en rend le commerce d’autant plus attractif. Il est toutefois important de noter que l’essentiel de ces profits ne va pas aux « cartels colombiens » (c’est une fiction de la DEA) et encore moins aux paysans andins, mais plutôt aux détaillants du marché américain. Voir notamment [Rengert, 1996].


 


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Mis à jour (Samedi, 14 Janvier 2012 14:36)