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Par où est la sortie ?
Par Anne COPPEL, débat avec le CIRC1 sur la question de la prohibition, 2003, à l’occasion du projet de loi sur la sécurité intérieure.
Est-ce que vous avez remarqué que les toxicomanes ont échappé au plan Sarkozy ? Prostitués, étrangers, squatters, gitans, mendiants, tout le monde y est – sauf les toxicomanes. Exclus de la liste des exclus – c’est un comble. Le gouvernement aurait-il renoncé à la répression des usagers de drogues ? Rassurez-vous, les usagers ne sont pas oubliés ; la sécurité routière est appelée en renfort mais désormais pour renforcer la répression, le gouvernement doit prendre des chemins de traverses : il peut, bien sûr, augmenter le nombre des arrestations, des incarcérations et leur durée; il peut le faire autant qu’il le veut puisque le nouveau code pénal de 1994 aboutit à l’incarcération à perpétuité. Mais au niveau du renforcement de la loi, il n’est tout simplement pas possible d’aller plus loin ; à moins de restaurer la peine de mort, ou encore de faire payer aux petits ce qui, selon la loi est réservé aux gros, c’est à dire, la prison à perpétuité. On dirait un cauchemar paranoïaque, mais c’est effectivement c’est ce qui se passe aux Etats-Unis avec la tolérance zéro. On se rassure en se disant que ça ne pourrait pas se passer ici, en France mais savez-vous que la loi française condamne à dix années de prison pour 200gr de shit, vingt ans si le trafic est “ international ” (ce qui est souvent le cas du shit), la perpétuité étant réservée aux bandes organisées (ou même mal organisées : la répression tombe plutôt sur les amateurs que sur les professionnels).
Rassurez-vous, nous dit-on, la loi n’est pas appliquée ; ce serait donc des mesures purement symboliques – juste pour faire peur. C’est ce qui est dit aussi pour justifier la pénalisation de l’usage : il n’y aurait pour ainsi dire personne en prison pour usage – ou “ seulement ” 200. De fait, la consommation serait déjà dépénalisée, comme chacun peut le constater par soi-même en fumant son joint ; j’ai même lu dans un article du Monde paru cet été que la France a dépénalisé l’usage de cannabis depuis 1978 -Précisons pour les naïfs que la circulaire de 1978 qui recommandait de ne pas mettre en prison pour usage n’a jamais été appliquée ; celle de 1999 est plus raisonnable : elle fait l’incarcération “ un ultime recours ” -et d’une certaine manière, on peut dire que c’est ce qui se passe : effectivement l’incarcération pour usage n’est pas systématique ; c’est bien un ultime recours. Doit-on s’en contenter ? “ Circulez, il n’y a rien à voir ”, tel est le premier message des pouvoirs publics en la matière et apparemment, tout le monde s’en contente : il est impossible aujourd’hui de connaître précisément la réalité de la répression. On sait qu’il y a 100 000 interpellations pour ILS (infraction à la législation des stupéfiants) – effectivement ça ne fait pas beaucoup au regard du nombre de gens qui fument – c’est ce que disent ceux qui considèrent qu’on a déjà dépénalisé. Et d’ailleurs très peu d’entre eux vont en prison, tel est le discours officiel. Il faut beaucoup d’obstination pour découvrir que les fameux “ 200 ” incarcérés un jour donné seraient plutôt 400 par an ; qu’il y a, par contre, chaque année environ 8000 condamnations pour usage et détention, transport ou acquisition, nécessairement associés à l’usage et que la qualification de “ trafic ” (soit dix ans minimum) est laissée à l’appréciation du juge. Rassurez-vous, nous dit-on, les juges savent ce qu’ils font ; s’ils envoient des gens en prison, c’est qu’ils ont de bonnes raisons.
Cet argument-là est réservé aux “ honnêtes gens ” ; en général, les consommateurs de drogues se méfient des “ bonnes raisons ” des juges.
1 Collectif Information Recherche Cannabiques, association loi 1901 non subventionnée ; www.circ-asso.net
Ca ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas, comme tout le monde, se prendre au piège des croyances qui justifient la répression, surtout d’ailleurs pour les drogues qui ne sont pas celles qu’ils consomment eux-mêmes. La répression ne manque pas de ressources ; il y a des arguments pour tous, y compris pour les plus contestataires. Avec le temps, j’ai appris une chose : il y a anguille sous roche lorsqu’un argument, si séduisant ou logique soit-il, a pour conséquence le renforcement de la répression. Même si c’est pour la bonne cause, à long terme. Tout au long des années 90, les pays européens ont dépénalisé les uns après les autres l’usage et la détention de petites quantités de cannabis – la Suisse et la Grande-Bretagne étant les derniers à s’y mettre. Durant ces mêmes années, la France qui ne croyait qu’à la répression invoque désormais la santé publique ; c’est un progrès pour la santé de ceux qui s’injectent des drogues, c’est aussi un progrès dans le discours mais la répression, elle, n’a cessé de progresser
– tant par le nombre de ceux qui en sont victimes que par les mesures législatives, toujours plus répressives1. En 1994, la commission Henrion a été chargée officiellement d’examiner la loi de 1970 ; elle a entendu à l’époque toutes les opinions dont celles d’antiprohibitionnistes déclarés qui ont affirmé que la dépénalisation de l’usage de cannabis était une fausse solution, qu’elle avait eu des résultats catastrophiques en Espagne, qu’elle allait inévitablement développer les trafic des drogues dures et qu’enfin, “ ca ne changerait rien ”.
Certains de ces arguments n’ont pas résisté à l’épreuve des faits. Le trafic de drogues dures se développe dans tous les pays, qu’ils aient ou non dépénalisé l’usage de cannabis ; la fameuse “ catastrophe ” espagnole aboutit à un nombre de consommateurs de cannabis équivalent à celui de la France qui n’a pas dépénalisé. Les faits ont montré que la dépénalisation de l’usage ne produit pas de catastrophe ; il semble plutôt que “ ça ne change rien ” -pour ceux qui ne sont pas directement en butte à la répression, du moins. La dépénalisation de l’usage ne change rien ni au trafic ni à la consommation mais si l’usage était dépénalisé, le fumeur de joint qui sortait d’un débat organisé par Médecins du monde sur la dépénalisation n’aurait pas passé une nuit un poste – ça s’est passé il y a quelques semaines seulement et personne n’a songé à protester tant nous avons pris l’habitude d’accepter l’inacceptable… La principale conséquence de la dépénalisation est que l’usager de drogues n’est plus un délinquant ; la reconnaissance de principe du droit n’est peut-être pas suffisante, mais ce n’est pas rien.
Il faut sortir de l’illusion prohibitionniste qu’il y a “ La ” solution qui peut résoudre le problème. Il faut sortir du Tout ou Rien et considérer que chaque fois qu’un usager de drogues illicites gagne une liberté, nous sommes sur le bon chemin. L’intérêt de chacun, c’est, à terme, l’intérêt de tous. Bien sûr, il n’est pas cohérent d’autoriser la consommation de cannabis et d’interdire la consommation des autres drogues ; et il n’est pas cohérent non plus d’autoriser la consommation et d’interdire la vente. C’est ce que disent les anti-prohibitionnistes à juste titre mais c’est aussi ce que disent les prohibitionnistes et comme il n’est pas question de mettre toutes les drogues en vente libre, il est plus cohérent de n’en mettre aucune. Les Français ne veulent pas d’une mesure qui aille à l’encontre de la logique répressive. Pour ma part, je préfère une législation cohérente avec le droit des gens plutôt qu’une législation cohérente avec la répression ; incohérence que je compte bien exploiter ultérieurement pour demander plus….
1 Par exemple, l’incitation à l’usage autrefois passible d’une année d’incarcération est désormais passible de cinq ans. C’est la peine encourrue par tous les musiciens qui ont contribué au XXX du CIRC – heureusement que les juges sont “ raisonnables ”….
Tandis que les partisans de la répression s’opposaient à la légalisation de la méthadone parce qu’ils ne voulaient pas “ donner de drogue aux drogués ”, il y eu des anti-prohibitionnistes qui ont ajouté de l’eau à leur moulin : la méthadone n’allait pas résoudre le marché noir ; au reste la méthadone n’a rien d’exaltant ; elle fait de l’héroïnomane “ un infirme médico-légal ”. Sans doute, mais il y a des usagers d’héroïne qui ont préféré la contrainte du médecin à celle de la police et ce choix-là doit leur appartenir. Bien sûr, la prescription médicale de cannabis n’est pas “ la ” solution, mais quelques malades peuvent en bénéficier et le regard de l’opinion change. Le produit perd de son aura maléfique. Le testing fournit sans doute une information insuffisante si on la compare avec une vente contrôlée qui indiquerait précisément la composition mais elle transforme la drogue en produit de consommation, pour le consommateur, tout d’abord, mais pas seulement. Médecins du monde qui a légitimé cette pratique ne se serait jamais engagé dans le testing si, il y a maintenant près de dix ans, l’association ne s’était engagée dans l’expérimentation d’un programmes d’échange de seringues – dont on disait qu’il serait incitatif, c’est à dire qu’il augmenterait le nombre d’utilisateurs de seringue. C’est exactement le contraire qui s’est passé.
Peut-être qu’un jour, la muraille de la prohibition, tel le mur de Berlin, s’écroulera d’elle-même, minée par ses contradictions ; peut-être qu’un jour les pays producteurs parviendront à imposer la liberté de commerce en la matière, mais en attendant le Soir du Grand Soir, les pays producteurs nous demandent une chose : qu’on se mêle de nos oignons, ce qui en langage onusien se dit “ lutter contre la demande ”. Voilà leur raisonnement : s’il y a des pays producteurs, c’est qu’il y a des pays où il y a des consommateurs ; il appartient à ces pays de faire en sorte que la consommation pose le moins de problème possible. Il faut bien sûr faire au mieux pour que les gens ne consomment pas de drogues dangereuses ; ou bien qu’ils en consomment de la façon la moins dangereuse possible, pour eux et pour les autres. Cet apprentissage se fait pas à pas, en prenant en compte les produits et les usages de la façon la plus concrète possible. C’est ce qui s’appel “ civiliser les drogues ”
La prohibition des drogues ne repose pas seulement sur des mensonges qu’il suffirait de dévoiler pour les gens prennent conscience. Nous ne sortirons pas de la prohibition parce que nous, nous disons la Vérité. C’est l’expérience qui m’a permis de comprendre ça – parce que je l’ai constaté sur moi-même d’abord. Il faut se lever de bon matin pour me faire changer d’opinion. Il y a dix ans, je n’aurais pas imaginé que je puisse changer : j’avais déjà quelque 20 années d’expérience personnelle et professionnelle. J’étais persuadée que “ la toxicomanie n’était pas une maladie ”. Je savais, comme tout un chacun, que les drogués veulent de la drogue et comme j’étais anti-prohibitionniste, je pensais qu’il valait mieux leur en donner ; à l’époque, la santé publique pour moi n’était rien d’autre qu’un prétexte qui permettait de répondre dans l’immédiat à ce que voulaient ceux qui consomment de l’héroïne-Jamais je n’aurais imaginé qu’avec des prescriptions médicales, la mortalité par overdoses serait réduite de 80%. Je connais plus de dix usagers d’héroïne qui sont morts dans les années 80 ; huit d’entre eux seraient encore en vie si à l’époque, les médecins avaient accepté de prescrire….. Si ça vous intéresse de comprendre comment moi et d’autres nous avons changé ou plutôt évolué, vous pouvez lire mon bouquin mais quoi qu’il en soit, j’ai compris une chose : pour le moment dans les pays occidentaux, la répression ne lâche son étreinte qu’à une seule condition, qu’il y ait d’autres façons de faire qui démontrent dans la pratique qu’il y a bien des alternatives à la répression. Les Suisses ont accepté les programmes héroïne parce qu’ils ont pu constater par eux-mêmes avec la méthadone qu’avec des prescriptions médicales, tout le monde y gagne, les usagers eux-mêmes, leur famille, leurs amis, leurs voisins.
Il faut sortir du tout ou rien. En matière de luttes sociales, même les révolutionnaires ont fini par le comprendre : s’opposer aux luttes réformistes au nom de la Révolution, c’est s’opposer aux intérêts des gens qui l’on prétend défendre. Toute amélioration est bonne à prendre, elle conduit sur le bon chemin parce que la fin -qu’il s’agisse de révolution sociale ou d’arrêt de la prohibition -se construit pas à pas, par les moyens qu’on utilise. Bien sûr la dépénalisation de l’usage ne résout la question des organisations mafieuses ou celle de la circulation de l’argent sale mais elle transforme le regard sur l’usager : il était toxicomane, il devient consommateur, ce qui finit par transformer aussi le regard qu’il a sur lui-même. Les prix des drogues illicites restent prohibitifs – et ils sont à l’origine de la délinquance. Mais les usagers ne sont plus obligatoirement des délinquants ; ils ont désormais un choix qu’ils n’avaient pas avant ; une part d’entre eux se saisit de ce choix pour s’efforcer d’acquérir le produit qu’ils veulent par des biais légaux ; dans des coffee-shop pour le cannabis ; plus modestement par des prescriptions médicales pour l’héroïne. Il nous reste aujourd’hui à imaginer des expérimentations qui puissent répondre à d’autres usages – avec les psycho-stimulants, cocaïne ou drogues de synthèse. Pour le moment, il est vrai, il n’y a pas de solution ou de médicament miracle ; mais nous finirons bien par apprendre, avec l’expérience, ce qui peut se contrôler et ce qui ne peut pas. Avec l’héroïne, il nous aura fallu plus de vingt années et la catastrophe du sida pour réduire les risques liés à l’usage : on sait désormais que la diabolisation et la répression sont des chemins sans issue. Pour que les usagers d’héroïne se sortent de cette même mauvaise passe, il a fallu qu’ils prennent conscience des risques, qu’ils expérimentent d’autres façon de faire, avec le soutien de chercheurs ou de praticiens. On pourra peut-être aller un peu plus vite avec les consommations actuelles, si ceux qui consomment acceptent de réfléchir entre eux mais aussi avec d’autres bonnes volontés, chercheurs, praticiens ou simples citoyens, sur leur expérience de contrôle de l’usage – ou bien au contraire sur les cassages de gueule qui sont aussi instructives. Civiliser les drogues, c’est civiliser à la fois ceux qui se droguent et ceux qui ne se droguent pas


