Changement de rôles ou pathologie des rôles sociaux
Changement de rôles ou pathologie des rôles sociaux
L'exemple des femmes Anne Coppel, La Cène, n°1, « La fonction du produit », pp. 36 à 43,
novembre 1999
Les femmes victimes de l'enthousiasme pour la morphine
La première épidémie de drogue que la France ait connue, ou plus précisément identifiée comme telle, est incarnée par une figure féminine, la morphinée. En cette fin du XIXe siècle, les femmes s'emparent de ce médicament moderne, prescrit par leurs médecins pour toutes les souffrances du corps et de l'âme. L'enthousiasme est d'abord purement médical : la science moderne a enfin libéré l'homme de la souffrance. La guerre de 1870 entre la France et l'Allemagne marque la première étape d'une utilisation massive de la morphine injectée. Il faut garder en mémoire les descriptions horrifiantes des lendemains de la bataille de Solférino pour comprendre quelle fantastique révolution introduit la morphine. Aux cris de détresse, aux gémissements qui s'échappent des locaux de fortune où s'entassent, à même le sol, blessés et agonisants, succède, écrit le Dr Varenne "un calme étrange" (1). Dans les hôpitaux de campagne, "plus de cris de douleur, presque plus de plaintes". L'injection de morphine, utilisée pour tempérer le mal physique, est bientôt utilisée à tout va : c'est le médicament universel, qui traite le diabète comme l'anémie, l'angine de poitrine et la nymphomanie. La morphine s'avère fort utile pour les maladies dont les femmes sont victimes, de par leur tempérament "froid et humide", leur système nerveux "trop facile à ébran1er", la "mollesse de leurs fibres". Leur corps fragile, fécond et souffreteux en font les victimes des vapeurs, du névrotisme, de l'hystérie. "Par l'effet d'une capricieuse mélancolie elles (les femmes) trouvent dans leurs maux une sorte d'indolence qu'elles craindraient de déranger. Ce sont des vapeurs irraisonnées où les caprices triomphent." Mais les médecins ne nient pas la réalité d'une souffrance liée à une faiblesse constitutionnelle qui les
condamnent, plus souvent que les hommes, à une mort précoce. Les femmes du grand monde sont les premières à s'enthousiasmer pour ce traitement moderne. Les épouses
de la "haute Banque et la Sucrerie" sont prises d'une passion frénétique, leurs seringues sont de véritables bijoux, délicatement ouvragés, qu'elles transportent sur elles comme des trésors avec de petits flacons et des aiguilles de rechange et l'on voit, en public, des comtesses "soulever leurs jupes et se piquer vivement", quelquefois au travers du vêtement. Les demi-mondaines sont saisies de la même passion qui leur font, à l'opéra, au bal aux soirées, "le teint frais, les yeux brillants l'esprit surexcité". Peu à peu, la morphine sort du cabinet médical et l'engouement, de médical, devient purement mondain."Il n'y a pas de procédé en médecine qui ait connu une popularité aussi rapide, pas de méthode qui soulage plus durablement la douleur, pas de programme thérapeutique qui ait été utilisé avec aussi peu de précaution, pas de découverte thérapeutique qui ait causé à l'humanité un dommage plus durable que l'injection de morphine" écrit Kane en 1880 dans le premier ouvrage consacré à l'injection de morphine (2). Horrifiés, les médecins décrivent minutieusement les agissements des victimes de ce mal étrange qu'ils ont malgré eux, généré.
Les dames se piquent délicatement, au bras, au poignet. La passion leur troue la peau ; bientôt, elles s'injectent la morphine aux emplacements encore disponibles, les moins douloureux. Le corps, comme une pelote, boursouflé, tacheté d'auréoles enflammées, devient pitoyable. Cyril et Berger (3) décrivent cette femme "délicieuse, la fraîcheur d'une rose à l'aube, un Grenez habillé rue de la Paix", soudain envahie par une odeur de charogne : "un abcès provoqué par une des nombreuses piqûres qui criblaient ses cuisses venait de crever, lâchant son pus comme une latrine qui déborde sa dalle.
Des instituts de morphine s'ouvrent, sorte de shooting gallery où les femmes qui ne parviennent plus à s'injecter elles-mêmes font appel à des "morphineuses" qui injectent le produit selon les règles de l'art. Le docteur Guimbail relate l'étrange aventure d'un ami accompagnant la morphinée à son institut (4). Le fiacre s'arrête dans un quartier désert ; à pied dans une rue sombre, ils gagnent une maison isolée "sans apparence". Sur des divans, des femmes assises ou accroupies dans un état pitoyable, orbites creuses, yeux perdus, teints cadavériques ; les unes enfermées dans leur mutisme, les autres agitées de convulsions involontaires ou de gestes convulsifs ; d'autres encore prises de tremblements. L'impression est repoussante. "Tout d'un coup, une porte s'ouvre, une gerbe de lumière resplendissante se répandit dans la pièce voisine de la triste salle de réception et une femme admirablement belle vint la traverser d'un pas leste et élastique. Ses lèvres étaient empourprées, ses yeux vifs et radieux. Bientôt, disait tout bas ma compagne, une autre de ces cargaisons lamentables en sortira aussi belle que celle que vous venez de voir."
" Toutes ces dames se levèrent et se précipitèrent comme des furies sur le seuil de la chambre voisine où une vieille femme était debout, qui enveloppée dans un châle des Indes décolorée, une lampe à la main suivait du regard avec une expression de contentement la dame qui venait de sortir ''.
" C'est mon tour, s'écrièrent les impatientées en se heurtant les unes aux autres et cherchant à pénétrer. À la fin, la vieille pris une dame par la main et la conduisit dans sa chambre. Avant que la porte ne se refermât sur elle, je l'entendis crier : au moins, Madame Claire, mais pour le moins, trois piqûres pour chaque bras ".
" C'est ainsi que la morphinomanie clandestine se développe à l'ombre de la Civilisation et du Progrès, conclut Guimbail. Ses effets pernicieux paralysent l'esprit et détruisent le corps. Les Pouvoirs Publics sont avertis. Puissent-ils se trouver suffisamment armés pour endiguer le fléau ".
Décadence et Femmes fatales
En quelques quinze ans, la morphine a connu un parcours de stigmatisation qui la mène du statut de médicament-miracle à celui de fléau social, désormais associé aux représentations de la décadence. En cette fin de siècle, les drogues sont féminines. Ce sont des fées, "fée blanche" pour l'héroïne, "fée grise" pour la morphine, "noire idole" pour l'opium. Des fées ou des sorcières, qui telle Circée, enchantent les hommes et les poussent à la déchéance. Mais les femmes en sont aussi les premières victimes. Comment expliquer cet engouement ? Comment les femmes sont-elles devenues cet "amas de substances vénéneuses et corrosives" ? Tout d'abord, la faiblesse de leur constitution. Jusqu'au XXe siècle, les femmes mouraient plus que les hommes, en couche bien souvent ou encore de maladies liées à leur sexe qui en font, de la puberté à la ménopause, d'éternelles malades : " Ô femmes, enfant malade et double fois impure ", telle était la femme célébrée par Vigny .... Mais à la fragilité du corps répond la faiblesse de l'esprit, en proie au névrosisme, à la nymphomanie ou à l'hystérie. Le progrès de la science a engendré un mal plus redoutable que la douleur physique, qui conduit à la dépravation morale. La douleur annihilée ouvre à un monde de sensations et de plaisirs qui menacent les fondements mêmes de l'ordre social. Les morphinées, adultères ou lesbiennes, incarnent la malédiction originelle à laquelle la science et le progrès prétendaient échapper. Dès le milieu du XIXe siècle, les médecins, armés de l'hygiène, de la morale et de la science, affrontent la dégénérescence qui menace notre race et notre civilisation. En un temps où la société a déjà payé le plus lourd tribut à la révolution industrielle, où l'Europe vient de conquérir le monde, où les progrès continus des sciences et des techniques peuvent faire espérer un monde meilleur, cette terreur collective de l'anéantissement a quelque chose de paradoxal. Mais la lente agonie de l'ancien monde se fait dans la plus grande confusion. Une conviction l'emporte peu à peu : la civilisation est menacée d'une grande catastrophe qui l'anéantira. Un mouvement culturel de la fin du XIXe siècle, héritier de Baudelaire, revendique le morbide et l'immonde, exalte les "monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants dans la ménagerie infâme de nos vices". Décadents, Hydropathes, Hirsutes et Zutistes s'abandonnent au désenchantement, à la lassitude de la vie, prônent la passion exquise, le frémissement des sens, l'excentricité, vouent enfin un culte idolâtre aux substances mortifères. "S'intoxiquer est la seule joie" et les odes à la noire idole, poèmes (4), nouvelles et romans, se multiplient. L'homme qui s'adonne aux poisons de l'esprit se sait " pervers, efféminé, maladif ", car s'adonner aux drogues, c'est s'abandonner à la toute-puissance du principe féminin et perdre par là même à la fois la force virile et la force de vie. Indirectement ou très directement, car les femmes sont souvent, en cette fin de siècle, les initiatrices, l'homme est la proie d'une nouvelle figure de la femme, la femme fatale. " Ministre de l'idolâtrie ", cette créature "vaniteuse et vicieuse" est depuis le haut moyen-âge " l'appât dont se sert Satan pour précipiter l'homme en enfer ". La femme ne cesse d'être honnie et au XVe siècle encore, les mises en garde sont répétée : "son aspect est beau, son contact fétide, sa compagnie, mortelle"(5).Au XIXe siècle, un dispositif social, renforcé par le code Napoléon, avait soigneusement assujetti la jeune fille à son père, la femme à son époux. L'épouse est toujours aussi soumise et le plaisir des hommes, des bourgeois, du moins, se prend hors du mariage avec des femmes vénales, toujours associées à l'ordure et à la puanteur en même temps qu'au mal vénérien. Malgré
cette organisation protectrice, la passion amoureuse fait de ravages nouveaux chez les hommes. Les grandes cocottes du XIXe siècle collectionnent les victimes, comme si, à leur tour, les hommes souhaitaient se prendre au piège des sentiments. Telle est du moins l'analyse que propose Schorter dans "Le corps des femmes" (6), analyse qui oppose la figure de la Présidente des Liaisons dangereuses où, comme il se doit, l'homme séduit tandis que la femme aime, à celle de Nana où les hommes succombent à leurs passions, et inverse ainsi les rôles masculins et féminins. Les hommes eux-mêmes ne sont plus satisfaits de l'ordre des choses et partent à la recherche de leurs sentiments.
En incarnant les vices et les roueries que la tradition chrétienne impute au sexe faible, les morphinées qui hantent les salons de Lianes de Pougey ou de la Belle Otéro sont, semble-t-il, à mille lieux des vertueuses suffragettes. Et cependant la femme fatale comme la suffragette s'affrontent toutes deux, avec des stratégies diamétralement opposées, à une nouvelle définition des rôles sociaux et sexuels. Les contemporains ne s'y sont pas trompés. Tandis que les femmes "réclament avec exaltation leurs droits", Jules Claretie, dans un article du Temps en 1881, ironise sur "le droit à la morphine", droit qu'elles viendraient de conquérir (7). Les morphinées n'étaient nullement dans une revendication égalitaire des droits. Tandis que les féministes entendent s'emparer des vertus et des pouvoirs des hommes, les morphinées, au contraire, se soumettent jusqu'à la caricature, à une figure mythologique de l'éternel féminin.
Les drogues de l'émancipation
Il n'en est pas de même d'une nouvelle génération de femmes qui, après la première Guerre mondiale, découvre à son tour les substances psycho-actives. Pendant les quatre années de guerre, bon gré, mal gré, les femmes ont dû investir les travaux que les hommes, absents, ne pouvaient assumer. À l'usine, à l'hôpital, dans les champs, les femmes partent à la conquête d'un nouvel univers social. La modernité féminine s'invente. Les femmes arrachent leurs corsets, coupent leurs cheveux, choisissent leurs amants. "Paris est une fête", une frénésie "de danser, de dépenser, de pouvoir enfin marcher debout, crier, hurler, gaspiller" s'empare d'une foule bigarrée, où se mêlent classes sociales et nationalités (8).
L'ivresse est de la partie, l'alcool bien sûr, que les Américains fuyant la prohibition viennent boire à Paris, mais aussi la cocaïne que les aviateurs ramènent du champ de bataille. Tandis que les armées britanniques et américaines bradent les stocks de stupéfiants auxquels ils ont eu recours pendant la guerre, en 1924, 80 000 parisiens seraient, selon la préfecture de police, consommateurs de cocaïne. Finie la décadence et la culpabilité, ces nouveaux consommateurs se veulent d'usage simplement festif. La garçonne est de la fête. Ce roman, écrit en 1922 fait un tabac. En trois mois, 150 000 exemplaires sont vendus, au seuil des années trente, un million. Le livre fait scandale. Pour Anatole France, il marque "une étape inéluctable vers le féminisme". Victor Margueritte, son auteur, n'en est pas moins radié de l'ordre de la légion d'honneur : le récit, obscène, déshonore la France (9).
Rétrospectivement, La Garçonne apparaît comme une fable morale. L'héroïne, Monique Lerbier, est une fille d'industriel. Sur le point d'épouser le garçon que lui présente sa famille, elle accepte - gage d'amour suprême - de se donner à lui. Mais la veille de la cérémonie, elle découvre que son père la marie pour renflouer ses affaires, tandis que l'homme de sa vie épouse, quant à lui, l'usine paternelle, sans renoncer pour autant à sa vieille maîtresse. Monique s'enfuit. Dorénavant, elle adopte "une morale identique pour les deux sexes".
Seule et libre, la garçonne construit son indépendance. Architecte d'intérieur, elle devient la propriétaire fêtée d'un magasin d'antiquités. Elle achète une voiture qu'elle conduit elle-même, et comme un homme, "couche au hasard de l'aventure". Comme eux, elle boit de l'alcool et fume du tabac. Elle prise aussi de la coco, "un vrai remède" dit-elle. Une de ses amies, lesbienne, l'initie à l'opium. La garçonne fait fi des conseils hygiénistes : "une bonne pipe, une bonne prise, ça vous remet les boyaux en place". Et de dénoncer la loi votée en 1916 qui venait de prohiber les stupéfiants, opium, cocaïne et morphine. "Ce qu'ils nous embêtent, ces poireaux, au Parlement! Ils me font rire ... Les stupéfiants ! Ce sont eux qui le sont .. Et si je veux m'intoxiquer moi ? D'abord, puisqu'ils parlent de poison, qu'ils s'occupent donc de l'alcool ! Mais ça, ils n'oseront pas. C'est le bistrot qui les nomme".
L'opium, la cocaïne l'asphyxient peu à peu. Le jour ne commence plus qu'à la nuit tombée. Rassasiée aux premières bouchées, un goût de cendre aux lèvres, elle dépérit Heureusement, un professeur de lettres, honnête et respectueux, la sauve du monde de l'artifice : " Il arracha brutalement l'aiguille, la jeta sur le plateau qu'il bouscula, le poing en colère. Les pipes roulèrent, la lampe s'éteignit. .. C'était quelqu'un de sain, de digne, de fier ". Comme elle, il est partisan de l'égalité des sexes. Tous deux font un enfant et connaissent le bonheur dans l'amour libre.
Le sort des drogues en est bien jeté. Même si dans la furie de l'après-guerre, la cocaïne est consommée dans une boulimie de jouissance - les plaisirs les plus extrêmes sont moins meurtriers que la guerre - les drogues poursuivent leur parcours de stigmatisation. La cocaïne comme la morphine, l'héroïne et même l'aristocratique opium conduisent inexorablement à la mort, telle est désormais l'opinion commune. Les artistes dénouent les liens qui, à la belle époque de l'opium, associaient expérience esthétique et stupéfiants. Presque tous s'éloignent de ce piège fatal, renoncent aux expérimentations hasardeuses ou se désintoxiquent comme Desnos et Cocteau. Antonin Artaud, JacquesCrevel,JacquesRigault choisiront eux la voie du suicide(10).
Le coût social et individuel des stratégies de changement
Au contraire des morphinées, la femme émancipée veut vivre, pleinement, en accédant aux plaisirs autrefois réservés aux hommes. Une nouvelle figure féminine est née, la chic fille. Autrefois inaccessibles, les nouvelles femmes sont devenues des semblables, avec lesquelles les hommes peuvent partager en copain, le goût du risque, de l'aventure, de la vitesse. La chic fille est courageuse et sincère mais ces qualités viriles ne l'empêchent pas de revendiquer sans fausse honte sa sensualité. Lorsque les drogues menacent de la submerger, la garçonne s'échappe grâce à l'amour partagé. Les tabous brisés, les nouveaux rôles assumés, la garçonne renonce aux drogues.
Comme dans les années 1880-1890, les stupéfiants ont accompagné cette mutation des rôles sociaux. Certes, les représentations se sont infléchies. Les drogues de l'émancipation ont succédé aux drogues de la décadence mais à ces deux moments, elles ont rempli une fonction de passage. Elles ont été un recours pour des femmes confrontées à un même dilemme : trouver leur place dans une société qui valorise chaque jour davantage l'autonomie de l'individu. Le changement est douloureux pour tous mais les hommes sont mieux équipés pour y faire face. Le courage, l'intelligence, le goût de la découverte et de l'aventure sont des valeurs traditionnellement viriles. Les femmes, elles se débattent dans une double contrainte : comment s'affirmer alors que la valeur cardinale de la femme, inculquée depuis l'enfance, est la soumission? Les femmes ont adopté différentes stratégies selon leur situation, les contraintes qui pèsent sur elles, leurs ressources et leurs choix. Toutes ces stratégies ont un coût. Les suffragettes sont brocardées : à coup sûr, seules des laissées pour compte, insatisfaites et desséchées, peuvent envisager de renoncer aux joies de la femme accomplie. Celles qui ont recours aux armes qui sont laissées aux femmes se condamnent le plus souvent au sort dont elles menacent les hommes : le destin est fatal aux femmes fatales. La chic fille est une troisième voie, qui n'a pas été imaginée avant les années vingt mais c'est une voie étroite. Les bonnes copines sont souvent promises à jouer " backyard ", la maîtresse cachée, confinée dans l'attente. Si elles ont un enfant, ce sera un bâtard qui porte la honte de sa mère. Le refuge dans l'imaginaire est un recours fréquent, et telle Madame Bovary, les femmes cultivent ainsi, en même temps que leurs rêves, leurs insatisfactions.
Les femmes sont nombreuses pour lesquelles le dilemme est sans solution. Lorsque la violence des aspirations se heurte à des interdits insurmontables, la double contrainte - se soumettre et s'affirmer - rend fou (11) . L'hystérie est, au XIXe siècle, par excellence la maladie des femmes. Pour les aliénistes, cette maladie est '' l'une des plus compliquées ", car elle tient à la nature mystérieuse des femmes mais tous les hommes ne sont pas également sourds aux hurlements ou aux silences de l'hystérique. Quelques hypothèses cliniques préfigurent la théorie du refoulement. Déjà dans l'article ''nosographie" de l'Encyclopédie, l'hystérie est attribuée à '' des mouvement intérieurs ", '' des passions auxquelles les gens ont honte de se livrer ( ... ) parce qu'il est honteux de les satisfaire". La tradition voyait l'origine du mal dans le désir vénérien non satisfait mais nombre de médecins sont partisan de la théorie utéro- ovarienne. Avec Charcot, la thèse de la névrose triomphe mais les aliénistes ne s'attardent pas sur les facteurs culturels qui pourraient favoriser la névrose. Pinel est un des rares aliénistes à mettre en accusation la civilisation plutôt que la nature des femmes et il dénonce la concentration urbaine, l'entassement des ouvrières dans les manufactures, des élèves dans les internats. La toxicomanie des morphinées est une autre réponse pathologique au statut de la femme. Mais il convient de distinguer soigneusement toxicomanie, usage et abus de substances modifiant les états de conscience, chaque type de consommation ayant, dans un contexte social précis, une signification individuelle mais aussi sociale tout aussi précise.
Rites de passage et société industrielle
De par leurs propriétés pharmacologiques, les drogues qui modifient les états de conscience accompagnent presque toujours dans l'histoire de l'humanité les moments de la vie qui exigent un changement de rôle social. Dans les sociétés traditionnelles, le passage de la puberté à l'âge d'homme, du métier de berger à celui de guerrier, du célibat au mariage, quelquefois le passage au statut de vieillard, mais plus souvent l'ultime passage vers l'au-delà, tous ces passages sont marqués par des cérémonies religieuses qui exigent l'absorption rituelle de drogues psychédéliques, du tabac au cactus et ces rites sont si systématiques que Peter Furst, ethnologue, les considère comme '' une des expériences fondatrices de la culture humaine" (12). Quel que soit le produit, l'ivresse est
recherchée, car l'oubli de l'identité première participe de la renaissance qui marque, selon Van Gennep qui en a construit le concept, tout rite de passage (13) .
Dans les sociétés occidentales, l'alcool est devenu seul adjuvant légitime des rites de passage qui subsistent encore, naissance, mariage, funérailles. Il accompagne les guerres. Celle de 1914 s'est faite à coup de gnôle. L'alcool est le passage obligé vers l'occidentalisation des peuples indigènes soumis dans les conquêtes coloniales. Il y a ceux, Indiens d'Amérique, esquimaux, ou peuples d'Océanie, qui apprennent à boire en même temps qu'ils apprennent à s'inventer une place dans une société qui a condamné la leur, mais ils y a aussi ceux, plus nombreux, qui sont pris de boisson, avec la même violence que le mineur de Germinal, paysan, arraché à sa terre et dont le seul refuge est le bistrot ( voir par exemple les analyses de Tarde sur l'alcoolisme ouvrier). L'ivresse était déjà célébrée dans la Bible mais l'alcoolisme - dont le concept a été élaboré en 1849 - est un produit de l'industrialisation à la fois dans les façons de boire et dans la lecture que nous en faisons.
Nous avons oublié que la révolution industrielle ne s'est pas faite qu'avec l'alcool même si celui-ci a été le produit de prédilection. La Grande-Bretagne a ainsi une histoire très particulière avec l'opium, qu'elle cultivait aux Indes et qu'elle vendait, les armes à la main, en contrebande, à la Chine impériale. Mais l'opium anglais n'a pas empoisonné que les chinois. Les britanniques ont eux aussi expérimenté la drogue que le culte du libre échange interdit d'interdire. Les ligues réformistes et féministes avaient dès la fin du XIXe siècle obtenu que le gin et les alcools forts soient chers, afin de protéger le peuple contre lui-même. Mais l'opium colonial est bon marché, c'est en partie avec l'opium que les ouvriers anglais ont pu supporter la naissance de la grande industrie. Dès le début du XIXe siècle, l'opium en grain se vend dans toutes les drogueries. C'est l'emplette régulière des familles laborieuses des villes et des campagnes, des corons, des ouvriers journaliers. Comme l'alcool en France, l'opium aide à faire face : il faut se rendre à l'usine ou aux champs, coûte que coûte. Contre la fatigue, contre la faim, contre la douleur, l'opium est souverain. Engels en 1848, dans La situation des classes laborieuses en Angleterre déplore que les ouvriers '' en avalent de grandes quantités à tout propos et hors de propos " (14) . D'autres enquêtes à la même période dénoncent les abus. On commence à compter les morts d'empoisonnement, dont celles de bébés, car l'opium est souverain contre les cris des enfants qui ne veulent pas dormir.
Les premières mesures sont prises dans le Pharmacy Act en 1868 (15). Elles fondent la politique anglaise concernant les drogues. Cette politique reste la référence en matière de santé publique. Elle comprend trois types d'outils :
1 - la réglementation des produits : les produits ne sont pas interdits, ils sont contrôlés par des réglementations qui exigent un étiquetage précis de la composition de chaque médicament en vente ainsi qu'une vente en pharmacie avec une prescription médicale.
2 - la formation des professionnels de santé : médecins et pharmaciens ont désormais la charge de contrôler non pas les usagers mais les produits ; ils doivent être informés des risques, ils ont aussi à charge d'informer de prévenir le public des risques de chacun des médicaments.
3 - l'amélioration des conditions de vie et conditions de travail. Pour les médecins anglais, spécialistes de la statistique et de l'hygiène publique, il est clair que le recul de l'opiomanie comme le recul de l'ivrognerie ne peut s'obtenir qu'avec une amélioration du mode de vie. L'opium comme l'alcool aident à supporter la souffrance. Les mesures législatives qui protègent peu à peu l'ouvrier de l'exploitation sauvage vont aussi faire reculer l'opium. Car l'opium, comme l'alcool, se nourrit d'abord du malheur des pauvres.
La première épidémie d'opium a laissé peu de traces dans les mémoires, si ce n'est une tradition des médecins et pharmaciens anglais qui ont appris à voir dans l'opium, un médicament comme les autres qui relevait légitimement de leur contrôle. Au contraire des aliénistes français, qui n'ont que des souvenirs cuisants de la morphinomanie ou de la cocaïnomanie avec des échecs thérapeutiques répétés, les professionnels britanniques ont eu l'expérience d'une stratégie de contrôle sanitaire réussie : en quelques 50 ans, sans affolement, sans stigmatiser les consommateurs, une épidémie d'opium a été surmontée.
Dans les campagnes comme dans les villes, les grandes beuveries, autrefois hautement revendiquées, deviennent peu à peu suspectes. Le changement de perception de l'ivresse est lent, et les médecins hygiénistes français déplorent leur impuissance face à ce grand fléau national qu'est l'alcoolisme. Les prohibitionnistes français en matière d'alcool n'ont pas pu mobiliser l'opinion comme les réformistes et les ligues féministes américaines ont su le faire mais tout au long du XIXe siècle, l'ivresse entre dans un processus de stigmatisation : elle devient chaque jour plus dangereuse.
Au-delà du rejet des drogues, le monde moderne trouve suspecte toute modification des états de conscience. L'extase ou l'illumination sont vécues comme les symptômes d'une pathologie mentale. Quant à l'ivresse, au mieux elle prête à rire mais plus souvent elle provoque opprobre et dégoût. Y compris lorsqu'il boit, l'homme moderne doit faire la preuve de sa capacité de contrôle. "Savoir boire", c'est savoir se battre contre sa propre ivresse (16). Les sociétés traditionnelles ont, au contraire, cultivé les différentes techniques de modification des états de conscience, tel le jeûne, la solitude, l'absorption dans une tâche, la prière, mais aussi l'ivresse, techniques qui ouvrent un chemin vers la divinité. L'opium, les boissons fermentées, les champignons hallucinogènes, la feuille de coca ou le chanvre ont été au coeur de rituels qui permettaient, grâce à la relation établie avec les esprits, d'engendrer la mutation souhaitée.
Des années cinquante aux années soixante, un mouvement culturel revendique l'usage de drogues qui élargissent le champ de la conscience, à la recherche d'une vérité individuelle que les sociétés modernes, normatives, tendent à étouffer. Dans les sociétés qui usent rituellement de drogues, les voyages dans l'autre monde font expérimenter concrètement la réalité des mythes qui soudent la collectivité. L'Indien Huichol qui fait usage de peyotl fait vivre en lui tel esprit animal qui atteste la toute-puissance des croyances qui lui ont été transmises. Ainsi étaient réaffirmés les liens qui unissent l'individu au groupe, la perte du contrôle de soi relevant d'une expérience étroitement codifiée.
Nous ne connaissons pas ces usages rituels. Lorsqu'une génération découvre les drogues psychédéliques au milieu des années soixante, la société, mise en accusation par ces nouveaux consommateurs, est terrorisée.
Dans " The making of a counter-culture ", Theodore Roszak écrit en 1969 : " Une génération pathétiquement acculturée de jeunes gens s'empara de l'expérience. Ils n'y apportèrent souvent rien d'autre que le vide de leur existence. Dans leur révolte adolescente, ils ont jeté l'enfant avec l'eau du bain, ils ont balancé par-dessus bord la substance même de l'héritage occidental en se débarrassant de la culture corrompue de leurs aînés. Au mieux, ils se tournent vers les traditions étrangères, au pire, ils sont livrés au chaos d'une expérience intérieure où leurs dix-sept ou dix-huit tendres années flottent comme des atomes dans le vide" (17).
L'usage de drogues comme apprentissage
De fait, nombre de ces jeunes expérimentateurs se sont égarés, quelquefois à tout jamais. Mais l'expérience n'est pas vide de sens pour autant. Comment interpréter l'usage de drogue dans la société moderne ? En observant le milieu du jazz, la vie des "kids", des gamins dans différents milieux ethniques aux USA, les jeunes des milieux populaires, dans les différentes mouvances culturelles qui se construisent sur un rapport à la musique dès la fin des années cinquante en Grande-Bretagne, quelques sociologues et anthropologues ont été amenés à remettre en cause les trois croyances communes qui servent de justification au dispositif de lutte (18) :
1 - la drogue possède le pouvoir de contraindre la conduite individuelle en agissant directement sur le cerveau ;
2 - son usage manifeste une fuite devant la réalité ;
3 - la consommation abusive de stupéfiants fait perdre le contrôle de sa volonté et la responsabilité de ses actes à celui qui s'y adonne.
Ces trois thèses ont été discutées à la lumière de travaux de recherche qui fondent la pratique sociologique dans ce champ. Le père fondateur, Alfred Lindesmith observe dans le courant des années quarante des patients hospitalisés traités par un opiacés et constate que ces patients ne deviennent pas toxicomanes pour autant. Au contraire des patients habituels, ceux qui sont toxicomanes attribuent une signification particulière à ce qu'ils ressentent lorsqu'ils en prennent L'expérience du manque elle-même n'a rien de spontané ou naturel. Le toxicomane est celui qui a appris à interpréter les signes du manque et à associer le soulagement avec la reprise du produit. La toxicomanie est bien le produit d'une construction sociale. Comme toute déviance, la toxicomanie suscite une même interrogation, qu'elle soit suspicieuse ou compatissante : " Mais pourquoi diable s'aventurent-ils dans cette galère ? " Un très bel article de Howard Becker refuse le pourquoi mais décrit " comment on devient fumeur de marijuana " dans le milieu du jazz des années cinquante (19). La question est d'abord posée par ceux qui sont amenés à s'en occuper, psychiatres ou hommes de loi. Certains individus sont-ils prédisposés ? Sont-ils motivés par certaines caractéristiques individuelles ? Cherchent-ils à échapper à une réalité qu'ils ne peuvent ou ne veulent pas affronter ? Pour Howard Becker "ce ne sont pas les motivations déviantes qui conduisent au comportement déviant mais à l'inverse, c'est le comportement déviant qui produit, au fil du temps, la motivation déviante". Autrement dit, le comportement a sa logique propre qui est le produit d'un "apprentissage de la perception" puis d'un "apprentissage du goût par les effets". Comme pour l'alcool, si l'usager n'a pas une expérience personnelle ou par personne interposée des effets des produits, il peut parfaitement ne pas "avoir conscience de son état " la première fois qu'il consomme car cette "conscience" est le produit d'un apprentissage : " - C'est vrai, j'ai vu un type qui planait, qui était complètement parti et qui ne s'en rendait pas compte - Comment est-ce possible ? - Bon, c'est assez bizarre, je veux bien l'admettre, mais c'est comme ça ( ... ) Ce type s'est obstiné à soutenir qu'il ne planait pas. C'est donc moi qui ai dû lui prouver qu'il planait vraiment ".
Une fois ce premier apprentissage qui permet d'identifier les symptômes de l'ivresse cannabique et de les associer à la marijuana, reste à trouver plaisantes ces nouvelles sensations. Le fumeur novice éprouve des vertiges. Le fumeur expérimenté lui apprend à y prendre plaisir ou bien à éviter les sensations désagréables. Le jeune usager apprendra à limiter sa consommation ou encore à définir les situations et les personnes qu'il faut éviter afin de conserver la capacité de prendre plaisir à la sensation de planer. À défaut, il pourra choisir de renoncer à cette expérience, ce qui arrive aussi aux plus expérimentes, qui un jour ou l'autre renoncent à l'expérience et, ce faisant, en reconstruisent les cadres d'interprétation. Pour Becker mais aussi Finestone ou Feldman, autres anthropologues qui ont contribué à la construction de ce champ de recherche, l'usage de drogue est un choix rationnel en ce sens que l'acteur évalue à la fois les coûts et les bénéfices de l'expérience. Avec leurs jeans serrés, leurs chaussures à l'italienne, leurs ceintures de cuir, avec la musique des sound system, et avec les drogues, marijuana, héroïne et cocaïne, les dandy du ghetto, les "cats'' de Chicago, comme les "zy-va'' de Belleville aujourd'hui, choisissent la fidélité aux valeurs du groupe de pairs, non par imitation, mais parce que c'est là qu'ils peuvent trouver la reconnaissance nécessaire à la construction d'une identité sociale en même temps qu'une stratégie d'insertion (20).Il est beaucoup plus illogique de se soumettre aux valeurs dominantes si ces valeurs vous condamnent à l'exclusion. Tel est le raisonnement des "loubards", les "cats" du ghetto noir de Chicago que décrit Finestone. Tel est le raisonnement des dealers de dope que décrit Prebble dans "Taking care of business". Bien loin d'avoir choisi l'évasion dans le rêve que Merton interprète comme le signe d'un double échec, à la fois dans le monde du crime et dans le monde de la norme, ces nouveaux commerçants s'emparent du seul marché qui leur est accessible, et qui, dans un même mouvement produit capital financier, capital social, capital culturel : vivre l'aventure et le risque, être respecté par ses pairs, rapporter joie et fric, quelle bonne revanche sur les "straights", qui gagnent dans la douleur moins d'argent avec moins d'éclat ... y compris les plus possessives des consommations comme l'alcoolisme et l'opiomanie impliquent des procédures de maximisation de l'utilité, qui font accepter ou refuser les conséquences futures des choix présents. Le rapport aux drogues s'inscrit dans la même logique que nombre de passions mieux acceptées comme la passion de la musique, du football, l'enthousiasme pour une cause, ou encore d'autres passions plus inquiétantes comme le fanatisme religieux, bref comme toutes les passions humaines qui organisent une façon de vivre. Ces conduites peuvent être interprétées comme des conduites de dépendance, mais il ne s'agit pas moins de conduites qui sont choisies par les acteurs, qui s'enchaînent à leurs passions, mais qui s'y enchaînent volontairement ...
"Autobiographie d'une droguée"
L'article sur les fumeurs de marijuana n'est pas le seul travail de Becker sur les drogues. Il a contribué à un autre travail qu'il n'a pas signé : enregistrer et retranscrire les bandes magnétiques du récit d'une jeune femme, Janet Clark, "Autobiographie d'une droguée, La Confrérie fantastique". Le livre, publié en 1961 , est sans doute un des tous premiers témoignages des manières modernes de consommer des drogues (21). Dans un processus, décrit par Patrick Mignon, de "démocratisation de la bohème" (22), se forge un mode de consommation qui sert de référence aux consommations de drogues des années soixante et soixante dix. Janet Clark a vécu dans les années cinquante dans le milieu du jazz. En quatrième de couverture l'éditeur annonce les mythologies modernes de la drogue : " Celle qui a véritablement accompli un voyage au bout de la nuit, au bout de vérité, les yeux grands ouverts dans les ténèbres ( ... ) Le voyage de Janet fut un voyage sans retour. Il reste d'elle ce livre'' . Janet Clark se décrit comme était une jeune fille assez ordinaire, de la "frange inférieure de la classe moyenne". Ses malheurs de jeune fille sont ni plus ni moins ceux de sa génération. Sa mère n'était pas heureuse en ménage, et pensait qu'elle "n'était pas une femme à la hauteur avec les hommes''. Janet, adolescente, recherche avec passion les garçons de son âge, tombe enceinte. C'est le drame, elle doit abandonner l'enfant. Elle se met alors à traîner dans les boites à jazz de la ville, écoute Charly Parker, Dizzy Gillipsy, lit " La rage de vivre " de Mez Mezzrow et commence à fumer de l'herbe avec frénésie, parce qu'elle était à un moment " où pour survivre, je devais être très sociable, m'imprégner de gens, de tas de gens - et ça m'a toujours été très difficile ". La consommation de psychotrope est d'abord décrite comme fonctionnelle : elle aide à cette performance sociale qui permet d'entrer en contact aisément, sans barrière.
Le voyage de Janet n'est pas décrit comme le voyage d'une femme mais comme le voyage d'un membre de "la confrérie fantastique" Janet appartient à cette étrange tribu dont les moeurs sont décrites dans les milles et uns romans qui mettent en scène l'initiation puis la trajectoire de cette confrérie singulière. Lindesmith est le premier à identifier les trois déterminants de l'histoire soit "drug, set (le contexte) and setting (l'équation personnelle)". Que Janet soit une femme n'est pas anecdotique, elle fait bien le voyage à la manière d'une femme, avec les histoires
d'amour d'une femme, les ressources propres aux femmes, et si, comme les hommes, mais elle vit sa première désintoxication en prison, c'est dans le service de Lexington réservé aux femmes. Son voyage est identique à celui de ses compagnons, c'est un voyage au bout de soi-même, mais le "même" ici est une femme.
Homme ou femme, le voyage de la drogue des années cinquante et soixante est une expérience individuelle, à la recherche des sensations et des émotions, des joies et des peines qui forgent le destin de chaque être particulier. Dans ce voyage à la recherche de soi-même, s'est forgé une nouvelle sensibilité, de nouvelles exigences d'épanouissement personnel en même temps que de nouvelles relations à l'Autre, qu'il appartienne à d'autres cultures, à d'autres sexes, à d'autres âges. Dans le mouvement contre-culturel américain, les drogues de la contestation ont accompagné un changement culturel qui reconstruit les relations entre sphères du public et sphère du privé. Selon Charles Reich (23), elles ont contribué à produire un "nouvel état de conscience de l'Amérique". En France, ces mêmes substances ont incarné au contraire "la passivité et l'absence au monde", peut-être, c'est en partie l'hypothèse d'Alain Ehrenberg, parce que la recherche d'épanouissement personnel est vécue comme antagoniste avec l'intérêt général : " une jeunesse qui sort de la tutelle, une vie privée sans projet d'émancipation collective sont les ressorts du souci français à l'égard des drogues : il porte bien plus sur la supposée absence du toxicomane à l'égard de l'autre et du monde que sur les dangers sanitaires " (24).
Les drogues ont accompagné ce processus d'individualisation des hommes mais aussi de quelques unes des femmes. Peut-être se sont-elle livrées à cette débauche de morphine, précisément par ce que elles étaient exclues des usages sociaux de l'alcool et particulièrement interdites d'ivresse. Sous la protection de leur médecin, elles ont soudain goûté à l'excès et c'est dans l'excès qu'elles se sont affrontées aux mythes de la toute-puissance obscure et maléfique de la femme. La relations de la garçonne aux psychotropes est toute autre. La garçonne entend explorer tous les plaisirs autrefois réservés aux hommes, elle fume des cigarettes, boit de l'alcool, sniffe de la cocaïne et fume l'opium, bravement, à la conquête des aventures et des plaisirs confisqués par les hommes. Elle en éprouve bientôt les dangers. Enfin, Janet part à la conquête d'elle-même, sans autre revendication que son épanouissement personnel. Son histoire dans le milieu du jazz des années cinquante annonce le renouveau des drogues, dit " la grande épidémie " dans le mouvement Drugs, sex, and rock and roll. Dans ce bouleversement culturel, ces femmes sont restées longtemps au second plan. Les figures légendaires, à l'exception de quelques unes comme Janis Joplin, sont des garçons, en bande, comme les Beattles ou les Rolling Stone, seuls comme Jim Morisson ou Jimmy Hendrix. Mais femmes et hommes revendiquent également la libération sexuelle. Apparemment elles sont prises du même zèle joyeux que leurs compagnons et comme eux se livrent aux mêmes débordements, vécus comme une dimension naturelle de la vie. À cet égard, elles rompent radicalement avec les représentations du corps féminin comme contrainte, représentations qui, par exemple, prévalent y compris dans "Le deuxième sexe" de Simone de Beauvoir, pourtant emblématique de la revendication féministe des années soixante. "La femme, écrivait-elle, est adaptée aux besoins de l'ovule plutôt que d'elle-même" (25). Simone de Beauvoir vivait les règles comme "un état de semi- aliénation", la maternité comme la transformation de la femme en "instrument passif de la vie", la ménopause enfin comme la délivrance de "la servitude de la femelle". Les hippies des années soixante comme, avant elles, les quelques freaks - peu nombreuses, il est vrai - refusent au contraire la honte, enlèvent leurs soutien-gorge, affichent leurs gros ventres, lorsqu'elles sont enceintes. Simone de Beauvoir préconisait l'assimilation des femmes "au genre humain", c'est à dire, pour elle, aux hommes, mais les filles de la génération "sex, drugs and rock and roll" ne revendiquent rien de pareil. Au contraire, c'est un modèle féminin à la fois de relation au corps, de relation à l'autre et à soi-même qu'elles explorent, sans bruit, sans revendication féministe, sans souci de domination car elles sont loin de souhaiter partager les pouvoirs qui enferment les hommes dans une société violente qui ne respecte ni les hommes ni la vie. "Turn in, turn on, turn out" est le mot d'ordre.
Vers une féminisation des hommes?
Et les hommes de " laisser tomber ". Les cheveux longs, ils s'habillent comme leurs compagnes, quelquefois osent, comme elles, le khôl sur les yeux. Ambigus et provoquant, ils cultivent leur sensualité, se veulent objet de désir : David Bowie, Lou Reed, Mick Jagger n'hésitent pas à s'approprier les charmes autrefois réservés aux femmes, tandis que l'homosexualité peut enfin s'exprimer - ou s'expérimenter. Dans les années soixante en France, les hommes les plus démocrates exhortaient leurs compagnes à vivre leurs désirs - souvent en vain : les femmes restaient, plus que les hommes, attachées au couple -. Brutalement, avec les drogues, les femmes expérimentent une liberté nouvelle. Dans les années soixante dans les pays anglo-saxons, dans les années soixante-dix en France et dans les pays latins, les femmes prennent le large et vivent, comme eux, la liberté sexuelle. Janet décrit rapidement ces fêtes mais ne s'y attarde pas : il est clair que pour elle cette sexualité sans attachement a peu de prix. La machine sexuelle efficace et rapide lui est parfaitement indifférente.
Une génération de femme avec Kate Millett appelle à la levée des inhibitions et des tabous sexuels (26). Le féminisme radical entend libérer les femmes du joug du mariage et des sentiments factices tels que la possessivité ou la fidélité, entraves à la souveraineté du désir. Quelques femmes s'engagent, corps et âme, "Tout le monde couche avec tout le monde" - et quelques-uns de ceux qui exhortaient si vivement leurs compagnes à vivre pleinement, comme eux-mêmes, leurs désirs, s'effondrent brutalement. Une leçon a été tirée de ces années de libération sexuelle, une leçon que les femmes avaient tenté en vain de faire entendre à leurs compagnons et qu'elles ont dû mettre en scène, parfois avec perte et fracas, pour être enfin entendues : et cette leçon a été interprétée - à tort me semble-t-il -, comme un retour à l'ordre moral. Soit on vit le couple, soit on ne le vit pas mais on ne peut jouer sur tous les tableaux à savoir vivre en couple et coucher à droite et à gauche. Sans la fidélité d'un membre au moins du couple, le couple éclate. Le discours de la libération sexuelle a été d'abord le discours de la liberté sexuelle de l'homme.
Telle est du reste l'interprétation qu'en donna, ultérieurement, la mouvance féministe qui prône le séparatisme sexuel, opposé au radicalisme libertaire de Kate Millett. La révolution sexuelle est en effet dénoncée comme "le dernier et redoutable avatar d'une culture masculine invariablement fondée sur la sujétion des femmes" (27). Tout au plus s'agit-il pour l'homme "d'augmenter l'offre sexuelle en en diminuant les coûts". À cette sujétion idéologique, ce mouvement oppose les caractères propres aux femmes, " l'amour, la sensualité, l'humour, la tendresse, les engagements ". Les " féministes culturelles " définissent une culture masculine " fondée sur la performance, la compétition, la volonté de domination et la froide raison ", une sexualité donc agressive, dissociant désir et sentiment tandis que les femmes sont essentiellement "monogames", en "quête de partage et d'intimité affective", avec une sexualité plus diffuse et non strictement génitale". Les femmes doivent donc se libérer de l'emprise des fantasmes masculins qui les enferment dans des rôles où elles ne peuvent se reconnaître. Elles ont cru à une vie sexuelle sans tabou ni engagement profond mais au final c'est tout sauf l'épanouissement personnel : l'amour n'y trouve pas son compte. Le sexe sans investissement émotionnel convient peut-être aux hommes mais il ne correspond pas aux désirs profonds des femmes.
L'influence du féminisme culturel va bien au-delà des militantes, qui ont tenté - en vain - de convertir les femmes au séparatisme des sexes. Les femmes restent attachées aux relations mixtes. Mais le féminisme culturel a également indirectement influé sur le comportement des hommes, qui à leur tour, se sont affrontés aux barrières sociales qui interdisent aux hommes les sensations, les émotions, les affects qui seraient, par principe, réservés aux femmes. La différenciation sexuelle est-elle condamnée ? Gille Lipovetsky est persuadé du contraire : " la suprématie masculine n'est pas menacée " : " Ces normes sociales et identitaires orientant préférentiellement le masculin vers la compétition et les résultats et le féminin vers le relationnel et l'intime donnent l'avantage aux hommes pour gravir les échelons de la hiérarchie. Vaincre, dominer les autres est un but en soi, un idéal identitaire pour les hommes et non pour les femmes. Ce joker pour le pouvoir, les hommes sont appelés à le conserver " (28).
À quoi servent les drogues ?
L'usage de drogue a non pas une mais des significations à la fois sociales et personnelles et les femmes de ces 150 dernières années en ont expérimenté quelques unes, en payant souvent le prix fort. Elles ont accompagné l'avènement d'une "Vénus en blue-jeans, beauté plus ludique que ténébreuse". L'opposition entre beauté éthérée et beauté malsaine s'est défaite au bénéfice "d'un sexy moderne, ludique, insouciant, souple et provoquant, un sex-appeal dédramatisé". Mais il a fallu tuer avec quelques poisons "le vieil homme" pour qu'apparaisse cette femme sûre d'elle- même, sans honte de ses faiblesses - et le poison, comme toutes les médecines, a plus d'une fois emporté le malade, alors qu'il était guéri ...
Est-il utile de rechercher la signification sociale des usages de drogues, et est-ce en particulier de quelque utilité thérapeutique ? Donner du sens aux usages de drogue c'est se mettre en danger de commettre un acte répréhensible, à la fois d'un point de vue moral et, plus étroitement, d'un simple point vue juridique "d'incitation à l'usage". L'interprétation de l'usage de drogues comme signe d'une souffrance psychique autorise ce manquement à la loi. Equivalent de l'opprobre moral, l'interprétation psychopathologique des conduites peut être soupçonnée de complaisance mais ne risque pas de fasciner. Mais il serait vain de tenter d'opposer compréhension psychologique ou psychiatrique des comportements et interprétation sociale car il est clair que les conflits psychiques s'enracinent dans des conflits sociaux ou sociétaux. Une jeune femme qui consomme des drogues a quelque chose à faire avec la question de sa féminité, de l'image de soi et de sa relation aux autres. Donner une signification non pathologique à un comportement, c'est aider à la construction ou à la reconstruction d'une identité sociale, sexuelle et personnelle. Il s'agit d'un travail proprement thérapeutique même si la signification non pathologique de l'usage de drogue chez les patients et patientes que nous recevons ne s'impose pas toujours de façon immédiate. Il est peut-être des cas où cette
recherche de sens est inutile ou impossible mais lorsqu'elle peut se mener et aboutir, c'est à dire lorsque l'usager peut retrouver un sens dans cette histoire de fou, ne serait-ce qu'à un moment de l'histoire, le plus souvent du reste, au début de l'usage, elle peut contribuer à une reconstruction de soi, ne serait-ce que parce qu'elle oriente la réflexion sur les questions où logiques personnelles et sociétales sont intrinsèquement liées. Le jour où telle jeune gitane peut dire qu'elle refuse par ses ivresses successives d'assumer, comme sa mère l'a fait avant elle, à la fois l'éducation des enfants, l'absence et les violences du père, elle peut enfin prendre une distance avec elle-même, avec les valeurs de sa famille et de la société dans laquelle elle et les siens sont inscrits - et commencer à reprendre le contrôle d'elle-même. Donner du sens à des conduites indiscutablement auto destructrices et irrationnelle, n'est-ce pas comme le recommandait Pinel pour le traitement des aliénés "s'adresser à la partie saine du cerveau" ?
Bibliographie
1. Cité dans Bachman C., Coppel A. Le Dragon domestique. Albin Michel, 1989, réed. La drogue dans le monde, Point Seuil, 1991.
2. Kane H. The Hypodermic Injection of Morphia. New York, Birmingham, 1880.
4. Cité dans Bachman C., Coppel A.ln Le Dragon domestique. Op. Cit .
5. Cité par Darmon P.ln La mythologie de la femme.
6. Schorter, Le corps des femmes. Le Seuil, 1989.
7. et 8. ln Le Dragon Domestique. Op. Cil
9. Margueritte V. La garçonne. Flammarion, 1922.
10. Sur le détachement des artistes, et particulièrment au sein du mouvement surréaliste, voir le Ch. 22. La drogue sans tête.ln Le Dragon Domestique, op. cil
11. Knibiehler S., Fouquet C. La Femme et les médecins. Hachette, 1983.
12. Furst Peter. La Chair des dieux, L'usage rituel des psychédélique. Seuil, Paris, 1974.
13. Van Gennep. ln Les rites de passage. 1909.
14. Cité dans le Dragon Domestique. Voir chapitre 2. Au temps de l'opium presque innocent, les différentes enquêtes anglaises sociale sur la condition ouvrières, dont alcool et drogues
15. Berridge V.
16. Nahoum Grappe V.
17. cité par Furst P., op. Cil 1974.
18. 0gien A.
19. Becker Howard. How to become a marijuana user ? ln Outsiders, ed. française, Métaillé, 1975.
20. Voir Ch. 34. La drogue comme travail. In Le Dragon Domestique, op. cit., et particulièrement Finestone H., Cats, Kicks and Color, Social Problems, 5 juillet 3, 1138.7, 1957, et Prebble E. et Casey J.J., Taking Care of Business, Intern. Jour of the Add., 4, 1969.
21. Clarck Janet. Auto-biographie d'une droguée. La Confrérie fantastique. Denoël-Gonthier, 1972 (traduction de l'anglais, 1961).
22. Mignon P. La démocratisation de la bohême. ln : Ehrenberg A., Individu sous influence : drogues, alcool, médicaments psychoactifs, p. 1 03-122, Paris Esprit, 1991.
23. Reich Charles. The greening of America. Random House, New York, 1970.
24. Ehrenberg Alain. L'individu incertain. Calmann-Lévy, Paris, 1995.
25. De Beauvoir Simone. Le deuxième sexe.
26. Millet Kate.
27. Feher Michel. Erotisme et féminisme aux Etats-Unis, les exercices de la liberté. Esprit, Nov. 1993 p.113-131
28. Lipovetsky Gilles. La troisième femme. Gallimard 1997.
Mis à jour (Samedi, 05 Février 2011 13:14)


