61.9%France France
11.1%United States United States
10.3%Canada Canada
5.2%Belgium Belgium
3.7%Switzerland Switzerland
1.6%Japan Japan
0.8%Lebanon Lebanon
0.7%United Kingdom United Kingdom
0.4%Luxembourg Luxembourg
0.4%Netherlands Netherlands

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Les carrières de consommation de cocaïne chez les usagers « cachés »

LES CARRIÈRES DE CONSOMMATION DE COCAÏNE CHEZ LES USAGERS « CACHÉS »


DYNAMIQUE DE L’USAGE,CONSÉQUENCES DE LA PRATIQUE ET STRATÉGIES DE CONTRÔLE CHEZ DES CONSOMMATEURS DE COCAÏNE NON CONNUS DU SYSTÈME DE PRISE EN CHARGE SOCIAL ET SANITAIRE ET DES INSTITUTIONS RÉPRESSIVES

 

Catherine Reynaud-Maurupt

Emmanuelle Hoareau

 

Trend, OFDT, décembre 2010

 

 

L’ÉQUIPE DE TRAVAIL


Le travail présenté dans ce rapport est le fruit d’une collaboration entre le Groupe de recherche sur la vulnérabilité sociale (GRVS) et le pôle Tendances récentes et nouvelles drogues (TREND) de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).


L’OFDT, représenté par son directeur, Jean-Michel Costes, a entièrement financé la réalisation de cette étude.


Responsabilité du projet pour l'OFDT
Agnès Cadet-Taïrou avec Maitena Milhet


Équipe de recherche
Catherine Reynaud-Maurupt, GRVS, responsable de l’étude, chargée de recherche, recueil des entretiens à Nice
Emmanuelle Hoareau, GRVS - AMPTA, chargée de recherche, recueil des entretiens à Marseille
Dorothée Serges, GRVS, recueil des entretiens à Paris Guillaume Pfaus, ORS Ile de France, recueil des entretiens à Paris Melody Fourcault, SEDAP, recueil des entretiens à Dijon Guillaume Girard, CIRDD Bretagne, recueil des entretiens à Rennes Laurent Plancke, Le cèdre bleu, recueil des entretiens à Lille Fabrice Renouard, Le cèdre bleu, recueil des entretiens à Lille Delphine Ygout, Le cèdre bleu, recueil des entretiens à Lille Anne-Cécile Rahis, CEID, recueil des entretiens à Bordeaux Guillaume Suderie, Graphitti, recueil des entretiens à Toulouse

 

Comité scientifique
Agnès Cadet-Taïrou, OFDT Maitena Milhet, OFDT Frank Zobel, OEDT Abdalla Toufik, OFDT Pierre Polomeni, psychiatre Fabrice Olivet, ASUD Paris Laurent Plancke, TREND Lille Anne-Cécile Rahis, TREND Bordeaux Pierre Goisset, psychiatre
Relecture et responsabilité éditoriale
Julie-Emilie Adès, OFDT


L’équipe de recherche remercie particulièrement tous les consommateurs de cocaïne qui ont accepté de nous livrer leur témoignage et leur point de vue. Le point de vue des usagers rencontrés est volontairement mis en avant dans ce rapport d’enquête, ce n’équivaut pas à un acquiescement de l’ensemble de ces opinions de la part des auteurs comme de l’OFDT.
L’équipe de recherche remercie également Maitena Milhet et Agnès Cadet- Taïrou pour leurs relectures attentives, leurs suggestions précieuses et leur patience.

 

 

SOMMAIRE

 

 

INTRODUCTION    11


LE SUJET DE L’ÉTUDE    13

 

MÉTHODOLOGIE    16

 

LES CRITÈRES D’INCLUSION    16

LA TECHNIQUE D’ÉCHANTILLONNAGE    17

L’ENTRETIEN SEMI-DIRECTIF    17

LES DONNÉES RECUEILLIES    18

REVUE DE LA LITTÉRATURE    20

LES POPULATIONS ENQUÊTÉES DANS LES PRINCIPALES ÉTUDES TRAITANT DES USAGERS DE COCAÏNE INCONNUS DES INSTITUTIONS SOCIOSANITAIRES ET RÉPRESSIVES    20

L’INITIATION    21

L’ÉVOLUTION DE L’USAGE AU COURS DU TEMPS   22

LES VOIES D’ADMINISTRATION   23

LE POLYUSAGE ET LES MÉLANGES DE PRODUITS PSYCHOACTIFS   24

LES EFFETS DE LA COCAÏNE   26

LES MOTIVATIONS DE LA CONSOMMATION   27

LES CONTEXTES DE L’USAGE   28

LES STRATÉGIES DE CONTRÔLE DE LA CONSOMMATION    29

LA PERCEPTION DU RISQUE    30

LES CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES ET SOCIALES    31

LES CONSÉQUENCES SANITAIRES    33

LES BESOINS ET LES ATTENTES    34


PARTIE 1. LES CARRIÈRES D’USAGERS DE COCAINE : ÉTAPES ET PROFILS    35


CHAPITRE 1. LA DECOUVERTE DE LA COCAÏNE    39


1. L’INITIATION À LA COCAÏNE SURVIENT DANS UNE ÉTAPE DÉJÀ ENGAGÉE DE POLYUSAGE DE SUBSTANCES ILLICITES CONSOMMÉES EN CONTEXTE FESTIF    40
2. LA PREMIÈRE PRISE DE COCAÏNE RESTE CANTONNÉE À LA SPHÈRE PRIVÉE    43

3. DES APPRÉHENSIONS DÉJÀ MAÎTRISÉES AVANT LA PREMIÈRE PRISE    45
4. LA CURIOSITÉ ET LES STRATÉGIES IDENTITAIRES COMME MOTIVATIONS DE LA PREMIÈRE PRISE    47
5. LES EFFETS RESSENTIS AU MOMENT DE LA PREMIÈRE PRISE    50

6. LES DYNAMIQUES SOCIALES AU MOMENT DE LA DÉCOUVERTE DE LA COCAÏNE    51

 

CHAPITRE 2. DEUXIÈME ÉTAPE : LA PERSÉVÉRANCE DANS L’USAGE FESTIF DE LA COCAÏNE    53

 

1. FAIRE LA FÊTE ET REPRENDRE DE LA COCAÏNE : L’INSERTION DE LA COCAÏNE DANS LES PRATIQUES HABITUELLES DE POLYUSAGE    54

 

2. LES EFFETS RECHERCHÉS ET RESSENTIS DANS LA CONSOMMATION DE COCAÏNE PAR VOIE NASALE    59

 

Les principaux effets recherchés    60

Stimulation, endurance, convivialité, bien-être    60

La régulation des autres consommations    62

Le sentiment de puissance    63

Mieux supporter l’alcool    64

La stimulation sexuelle    65

De rares effets indésirables, perçus comme mineurs    66

La subtilité des effets ressentis    67

 

3. LES MOTIVATIONS DE LA PERSÉVÉRANCE DANS L’USAGE DE COCAÏNE    68


La cocaïne comme produit dopant    68

Communion avec le groupe de pairs et recherche d’intégration    70

La cocaïne comme marqueur festif    72

La cocaïne comme défonce sous contrôle    73

 

4. L’EXPÉRIMENTATION DE LA COCAÏNE FUMÉE EN FREE BASE POUR LA MAJORITÉ    75


L’administration en free base transforme radicalement les effets de la cocaïne    76
Retour sur l’expérience : désintérêt ou séduction    78


5. LES DYNAMIQUES SOCIALES AU MOMENT DE LA PERSÉVÉRANCE DANS L’USAGE DE COCAÏNE    80


CHAPITRE 3. TROISIÈME ÉTAPE : BIFURCATION EN TROIS PROFILS    82


1.PROFIL 1 : LE MAINTIEN DE L’USAGE DE COCAÏNE COMME PRATIQUE STRICTEMENT FESTIVE    83


Les pratiques festives comme cadre rigide de la consommation de cocaïne    83

Le cadre festif comme principe de la consommation    83

La cocaïne est conservée entre les sessions de consommation    85

Le rythme des prises dépend du rythme des sorties    86
Le renforcement de l’usage de cocaïne présenté comme un assagissement de l’usage festif : la réduction du polyusage    88

Les effets recherchés et ressentis    89
Des effets recherchés similaires à l’étape précédente pour la majorité du groupe    89

Des effets ressentis variables    89 Des effets indésirables toujours conçus comme mineurs    90
Une motivation supplémentaire à l’usage de la cocaïne : la place de l’habitude    90

L’usage occasionnel du free base chez une minorité    91

Le sentiment de contrôle sur l’usage de cocaïne    92

Les dynamiques sociales chez ceux qui ont toujours maintenu un usage festif de la cocaïne : un consensus sur l’absence de conséquences négatives de l’usage    93


2. PROFIL 2 : L’USAGE OCCASIONNEL DE LA COCAÏNE HORS DE L’ENVIRONNEMENT FESTIF    95


Les motivations et les contextes de la consommation occasionnelle de cocaïne en dehors d’un environnement festif    95

Les dynamiques sociales chez ceux qui maintiennent un usage occasionnel de la cocaïne en dehors d’un environnement festif    96


3. PROFIL 3 : L’USAGE AU MOINS PLURI HEBDOMADAIRE DE LA COCAÏNE HORS DE L’ENVIRONNEMENT FESTIF    97


Les raisons de la bascule vers l’usage intensif selon les usagers eux-mêmes    98

L’accessibilité soudaine et à volonté de la cocaïne    98

L’influence des pratiques mimétiques    100

L’usage en milieu professionnel    101

Isolement social partiel et sentiment d’abandon    103

Les contextes de consommation    104

Les effets supplémentaires recherchés dans l’usage intensif de la cocaïne    106

Les sensations physiques au moment de l’administration    106

Se concentrer sur un travail    107

Les effets ressentis sans être recherchés : l’installation des effets indésirables    108

La polarisation sur le produit une fois la session engagée    108

Les effets physiques indésirables    109

Les effets psychologiques indésirables    111

Nervosité, irritabilité, sentiment dépressif    111

Un sentiment de méfiance excessive    112

L’appétence continue pour la cocaïne    113

Les effets indésirables spécifiques au free base : désir irrépressible, renfermement sur soi et crispation physique et mentale    114

Une motivation prégnante de l’usage intensif de cocaïne : l’emprise du produit    116

Le polyusage : majoritairement réduit ou utilisé pour régule l’usage de cocaïne   118

Les conséquences sanitaires : des épisodes pathologiques reliés à l’usage du free base    120

Le sentiment de perte de contrôle de la pratique    121

Les dynamiques sociales au moment de l’usage intensif de cocaïne : de la difficulté de gérer les conséquences économiques, sociales et professionnelles de la pratique    124

L’endettement et les conséquences socio économiques comme conséquence majeure de l’usage    125

Les conséquences sur les relations sociales et les parcours professionnels    129

Recomposition du réseau social et repli sur soi    129

La dégradation des relations affectives    132

Conséquences péjoratives sur l’activité professionnelle ou les études    134

La cocaïnomanie séquentielle comme mode de réduction des risques de décrochage social    137

 

4. UNE QUATRIÈME ÉTAPE POUR LE PROFIL 3 : LE RETOUR VERS L’USAGE OCCASIONNEL DE COCAÏNE    140


Les raisons du retour vers un usage occasionnel    141

Les sorties autonomes    141

Les sorties générées par des événements extérieurs    145

Le transfert vers l’usage régulier d’un autre produit psychoactif pour un usager sur deux    145

L’usage régulier d’autres produits psychoactifs comme période tampon avant la reprise d’une consommation occasionnelle de tous produits dont la cocaïne    146

La consommation active et régulière d’un autre produit psychoactif chez une minorité : la prégnance de l’héroïne    147

 

CHAPITRE 4. DES ÉLÉMENTS DE RÉFLEXION SUR LA DYNAMIQUE DES CARRIÈRES DE CONSOMMATION DE COCAÏNE    149


1. LE POLYUSAGE DES SUBSTANCES PSYCHOACTIVES    150

2. LES VOIES D’ADMINISTRATION DE LA COCAÏNE    151

3. LES SECTEURS PROFESSIONNELS ET LES MODES D’ORGANISATION QUI FAVORISENT LA PRATIQUE    151

4. LES CONTEXTES DE LA VIE PRIVÉE QUI FAVORISENT LA PRATIQUE    152

5. LES CRITÈRES SIMILAIRES DES SORTIES DE L’USAGE INTENSIF DE COCAÏNE ET DES SORTIES DE LA TOXICOMANIE À L’HÉROÏNE    153

SYNTHÈSE DE LA PREMIÈRE PARTIE    156

 

PARTIE 2. ÉLÉMENTS DE COMPRÉHENSION DES CARRIÈRES D’USAGERS DE COCAÏNE : PERCEPTION DU RISQUE, POINTS DE VUE SUR LA MODÉRATION ET STRATÉGIES DE CONTRÔLE, BESOIN D’AIDE    163

 

CHAPITRE 5. PERCEPTION DES RISQUES ASSOCIÉS À L’USAGE DE LA COCAÏNE    164


1. LE RISQUE IMMÉDIAT DE LA PRISE : LE RISQUE LÉTAL    164

2. LA PERCEPTION DES RISQUES À MOYEN TERME : LA PRÉGNANCE DES RISQUES SANITAIRES 167

2.1.Les risques d’accoutumance et de dépendance    167

2.2.Les risques sanitaires liés au partage du matériel de consommation    168

2.3.Les risques liés au statut illégal du produit    170

 

CHAPITRE 6. POINTS DE VUE SUR LA MODERATION ET STRATEGIES DE CONTRÔLE DE L’USAGE    172


1. LA LIMITE ENTRE USAGE MODÉRÉ ET NON MODÉRÉ    173

 

2. LES LIMITES TECHNIQUES    175

Ne pas planifier sa consommation et ne pas se mettre en situation d’en faire une habitude    175

Consommer par voie nasale plutôt que fumer du free base    176

Maîtriser son budget    177

 

3. LES LIMITES SOCIALES    177


Contrôler l’accessibilité    177

Rompre avec les contacts qui permettent un accès continu à la cocaïne    177

Eviter de servir d’intermédiaire dans les transactions de l’achat
ou de financer sa consommation par la revente    178

Eviter l’usage solitaire, favoriser la consommation collective    180

Distinguer le temps festif du temps social et professionnel    180

Conserver un ancrage social auprès des non consommateurs    181

 

4. LES CONDITIONS PERSONNELLES PROPICES    182


Rester attentif aux motivations de la consommation    182

Connaître ses limites    183

Avoir bénéficié de messages de prévention    184


5. LE MAINTIEN DE LA MODÉRATION PAR L’IMBRICATION DES PRINCIPES DE L’USAGE MODÉRÉ    184


CHAPITRE 7. LE BESOIN D’AIDE    187


1. DEUX POSITIONS VIS-À-VIS DU BESOIN D’AIDE    187

L’absence de besoin d’aide    187

Le besoin d’aide : un soutien à l’arrêt ou un conseil sur son niveau d’usage    190

 

2. LE BESOIN D’AIDE EXPRIMÉ PAR L’UTILISATEUR : À QUI S’ADRESSE-T-IL ?    191

 

L’importance de la relation affective    191

L’importance de la communauté d’expérience et de la connaissance subjective de l’usage    193

Le recours exceptionnel au médecin généraliste    194

Envisager une demande d’aide en dehors du recours aux proches    194


SYNTHÈSE DE LA SECONDE PARTIE    197

CONCLUSION    199

BIBLIOGRAPHIE    204

ARTICLES    204 OUVRAGES    206 RAPPORTS    207 COMMUNICATION ORALE    207

 

ANNEXES    208

ANNEXE 1. ESTIMATION DES NIVEAUX D’USAGE (FRÉQUENCE D’USAGE ET DOSES CONSOMMÉES)    209

ANNEXE 2. DISTINCTION SÉMANTIQUE ENTRE CRACK ET FREE BASE    212 ANNEXE 3. LA CONDUITE ROUTIÈRE SOUS L’EFFET DE LA COCAÏNE    218

ANNEXE 4. LE PARTAGE DES PAILLES À SNIFFER ET LES FACTEURS EXPLICATIFS DE LA PRISE DE RISQUE DANS LE PARTAGE DES PAILLES    223

ANNEXE 5. FICHES INDIVIDUELLES    231

 

INTRODUCTION

 

L’usage de la cocaïne est une question qui a récemment éveillé l’inquiétude des pouvoirs publics, car les données quantitatives montrent une augmentation significative de l’expérimentation de ce produit en population générale. Parmi les produits illicites autres que le cannabis, la cocaïne est actuellement la substance la plus expérimentée en France. Le nombre de personnes ayant consommé de la cocaïne au moins une fois au cours de leur vie était estimé à 1,1 million parmi les 12-75 ans en 2005. Les usages récents au cours de l’enquête conduite en 2005 (au moins une prise de cocaïne au cours des douze derniers mois) concernaient 250 000 personnes (Beck & al, 2006). Parmi les 18- 44 ans, l’expérience de la cocaïne au moins une fois dans la vie, qui concernait 1,2 % de cette population en 1992, atteint 3,8 % en 2005 (Beck & al, 2006).En 2008, 3,3 % des jeunes Français de 17 ans déclarent avoir déjà consommé de la cocaïne, alors qu’ils étaient 2,5 % en 2005, et seulement 1 % en 2000 (Legleye & al, 2009). Dans tous les cas, les hommes sont davantage consommateurs que les femmes. Même si la tendance est à la hausse concernant les consomma- tions, les niveaux atteints en France restent en deçà de ceux de nombreux pays européens, en particulier la Grande Bretagne et l’Espagne.


À côté de ces données de prévalence en population générale, la mesure de l’ex- périence de la cocaïne a également été réalisée dans une population spécifique, celle qui fréquente l’espace festif lié aux musiques électroniques : dans cette popu- lation particulière, 65 % des personnes interrogées déclarent avoir déjà consommé de la cocaïne au cours de leur vie, et 35 % rapportent en avoir consommé au cours du dernier mois avant l’enquête. En outre, 21 % ont déjà fumé de la cocaïne préparée en free base1 et 6 % ont fumé du free base au cours du mois avant l’enquête (Reynaud-Maurupt & al, 2007 ; Reynaud-Maurupt & Cadet-Taïrou, 2007).

 

Malgré cette diffusion de la cocaïne au cours des dernières années dans des réseaux sociaux a priori de plus en plus diversifiés, les usagers de cocaïne connus par les centres de soins et les centres sociaux spécialisés ont pour la grande majorité un profil sociologique qui ne reflète pas cette diversité : les consommateurs de cocaïne bien connus par les structures sociosanitaires regroupent ainsi des usagers d’héroïne de longue durée sous traitement de substitution qui utilisent occasionnellement ou régulièrement de la cocaïne, ainsi que des personnes le plus souvent caractérisées par des situations de grande préca- rité, usagers de crack (cocaïne directement achetée sous forme de caillou à fumer) ou poly dépendants. En effet, les usagers de cocaïne suivis dans les centres de soins sont rarement pris en charge du fait de leur consommation de cocaïne mais plutôt du fait de leur dépendance aux opiacés ; ils sont généralement suivis depuis plusieurs années et près d’un usager sur deux injecte la cocaïne (Bello & al, 2005). Dans une enquête conduite auprès des CAARUD, structures sociosanitaires dites « à bas seuil d’exigence », de « réduction des risques » ou encore de « première ligne », près de la moitié des personnes prises en charge a consommé de la cocaïne au cours du dernier mois avant l’enquête (45,7 %) sous forme de poudre ou sous forme de crack (Cadet-Taïrou, Cocquelin & Touffik, 2010). Comme dans les files actives des centres de soins, la popu- lation est essentiellement composée d‘injecteurs (Toufik & al, 2008). Enfin, les usagers de crack visibles dans l’espace public regroupent essentiellement des personnes sans activité professionnelle voire même sans domicile, caractérisées par un fort taux d’anciens héroïnomanes et de prostituées. En dehors des départements d’Outre Mer où l’usage du crack est très prégnant chez les personnes en errance, l’usage du crack visible dans l’espace public se limite plus ou moins en métropole au nord de Paris (Cadet-Taïrou & al, 2008). Au cours de ces dernières années, des consommateurs de cocaïne ne répondant pas à cette description de l’usager désocialisé sont apparus de plus en plus nomb- reux dans les consultations spécialisées d’addictologie. Cependant, restant très minoritaires au regard des personnes d’abord dépendantes aux opiacés, leur importance quantitative ne semble pas refléter le taux d’usage de cocaïne estimé dans la population française.


La mise en perspective de ces constats (diffusion de la consommation en population générale versus profil spécifique des usagers de cocaïne connus par les structures sociosanitaires) nous a conduits à vouloir explorer, à l’aide d’une méthodologie de sciences sociales, les usages de la cocaïne et les conséquences de cette pratique dans une population particulière, celle qui, justement, n’a jamais été en contact avec les institutions sociosanitaires ou répressives. Notre intérêt se porte particulièrement, dans la tradition des études habituellement conduites en sciences sociales, sur l’évolution de cet usage au cours de la vie.

 

1. Le free base est une préparation artisanale qui permet d'obtenir un caillou de crack à partir de la poudre de cocaïne.

 

LE SUJET DE L’ÉTUDE

 

Mieux comprendre la place de la cocaïne dans les trajectoires sociales et personnelles des usagers qui restent cachés aux yeux des institutions sociosa- nitaires et répressives implique de décrire le rapport qu’ils entretiennent avec le produit à différentes étapes de leur vie. En sociologie, le concept de « carrière » peut utilement être mis à profit pour analyser l’évolution de l’usage au cours de la vie. En effet, l’hypothèse qui précède la mise en œuvre de cette étude considère que les motivations de l’usage, les pratiques de consommation, les représentations du produit ainsi que les conséquences de l’usage, qu’elles soient économiques, psychologiques, sociales ou sanitaires, peuvent être très variables en fonction des périodes de la vie, des événements vécus et des contextes habituels de la consommation. Notre étude a donc pour projet de centrer l’analyse sur les carrières d’usagers de cocaïne. Il s’agit d’envisager la succession des étapes qui permettent de rendre compte des déroulements biographiques depuis la première prise de cocaïne jusqu’au jour de l’entretien. Dans la lignée d’Howard Becker (1985, édition originale 1963) et de la sociologie interactionniste, l’analyse de la place de la cocaïne dans la vie sociale et person- nelle grâce au concept de «carrière » a pour objectif de mettre en évidence l’ordre chronologique dans lequel les événements et les changements inter- viennent dans la vie d’un usager. La carrière est un modèle séquentiel, qui prend en compte « le fait que les modes de comportements se développent selon une séquence ordonnée » (Becker, 1985, p.46). Elle renvoie à la suite des passages d’une position à une autre, à l’idée d’événements et de circonstances affectant le parcours des individus, à des stades, des phases déterminées temporellement, orientées dans l’exposé par les problématiques sociologiques qui guident sa mise en œuvre, ici la place de la cocaïne au cours de la vie. En plus de l’éclairage séquentiel et chronologique, l’intérêt du concept de « carrière » est double : d’abord, il constitue un moyen d’ordonner de manière analytique l’immense variété des événements qui entrent en jeu dans le déroulement d’une existence ; ensuite, il évite de se retrouver enfermé dans la perspective analytique des personnes dont la vie sociale constitue le sujet de l’étude ou des acteurs professionnels qui ont à faire, dans leur pratique quotidienne, avec les individus concernés par la recherche (Strauss, 1992, p. 144). Le concept de carrière participe ainsi à la clarification de la relation entre biographie et action : la carrière est conçue comme le cours de tout phénomène dont on peut faire l’expérience, alors qu’il évolue à travers le temps, mais aussi comme l’ensemble des actions et des interactions qui contribuent à l’évolution du phénomène considéré (Fabiani, 1998). Appliqué à l’usage de cocaïne, le concept de carrière devrait permettre de mieux comprendre dans quelle mesure les circonstances, les contextes et les événements influencent la place que la cocaïne peut prendre dans une vie et les conséquences qui peuvent éventuellement en découler.

 

La reconstruction des carrières d’usager de cocaïne s’appuie sur le récit rétrospectif que livrent les usagers de cocaïne eux-mêmes. Le point de vue de l’usager détient ainsi une place centrale dans l’analyse. « Cette perspective diffère de celle d’autres chercheurs en accordant une grande importance aux interprétations que, dans la pratique, les gens donnent comme explication à leur comportement. Pour comprendre la conduite d’un individu, on doit savoir comment il percevait la situation, les obstacles qu’il croyait devoir affronter, les alternatives qu’il voyait s’ouvrir devant lui ; on ne peut comprendre les effets du champ des possibilités, des sous-cultures de la délinquance, des normes sociales et d’autres explications de comportement communément invoquées, qu’en les considérant du point de vue de l’acteur » (Becker, 1986, p. 106).


Comment les personnes concernées expliquent-elles leur expérience de la cocaïne ? Quels événements et quelles motivations justifient à leurs yeux d’avoir persévéré dans cette pratique ? Comment organisent-elles leur vie sociale pour la concilier avec leur pratique d’usage de cocaïne ? Quelle influence les contextes de consommation peuvent-ils avoir sur les pratiques de la cocaïne ? Peut-on repérer des logiques particulières de l’usage dans des catégories sociales spécifiques ?


L’étude s’intéresse également à la façon dont les pratiques de la cocaïne évoluent au cours de la vie, en termes de fréquence d’usage et de doses consom- mées, ainsi que de voies d’administration. Les effets recherchés, ressentis ou indésirables se modifient-ils au cours de la vie ? Dans quelle mesure les usagers consomment-ils du free base ? Comment l’usage du free base se différencie-t- il de la cocaïne consommée par voie nasale ? Les usagers de cocaïne consom- ment-ils régulièrement d’autres produits psycho actifs ? Quelle est la place du polyusage au fil des carrières de consommation ? Est-ce que l’usage du free base ou le polyusage infléchissent d’une façon ou d’une autre les carrières de consommation ?


On peut se demander également si le fait que les usagers de cocaïne ciblés par l’enquête restent inconnus des institutions sociosanitaires et répressives jusqu’au moment de l’étude s’explique par la place effective que la cocaïne

 

prend dans le cours de leur vie. Dans quelle mesure leur profil social diffère t- il des usagers connus des institutions sociosanitaires et répressives ? Une attention spécifique se doit d’être également portée sur les stratégies qui permettent aux usagers de conserver le contrôle de leur usage, ainsi que sur leur point de vue relatif à la notion de « modération » et d’usage contrôlé.


Enfin, dans cette population particulière, les conséquences de l’usage, sur les plans psychologique, sociologique, économique et sanitaire, constituent un point nodal. Quelles sont les conséquences effectives de l’usage et celles-ci sont-elles identiques tout au long de leur vie de consommateur ? Quels risques les consommateurs associent-ils à leur pratique ? Dans quelle mesure ont-ils besoin d’aide ?


Le fait que ces consommateurs non repérés par les institutions sociosanitaires et répressives soient socialement insérés et ne connaissent ou ne reconnaissent que peu de dommages liés à leur pratique est une hypothèse forte au vu des données mises au jour par des études européennes ou nord-américaines (Brochu & Parent, 2005 ; Decorte, 2000 ; Nabben & Korf, 1999 ; Cohen & Sas, 1994, 1995, 1996 ; Erickson & Weber, 1994 ; Hammersley & Ditton, 1994 ; Green & al, 1994).

 

 

 

 

 

Mis à jour (Samedi, 17 Décembre 2011 09:10)