Les carrières de consommation de cocaïne chez les usagers « cachés »
LES CARRIÈRES DE CONSOMMATION DE COCAÏNE CHEZ LES USAGERS « CACHÉS »
DYNAMIQUE DE L’USAGE,CONSÉQUENCES DE LA PRATIQUE ET STRATÉGIES DE CONTRÔLE CHEZ DES CONSOMMATEURS DE COCAÏNE NON CONNUS DU SYSTÈME DE PRISE EN CHARGE SOCIAL ET SANITAIRE ET DES INSTITUTIONS RÉPRESSIVES
Catherine Reynaud-Maurupt
Emmanuelle Hoareau
Trend, OFDT, décembre 2010
L’ÉQUIPE DE TRAVAIL
Le travail présenté dans ce rapport est le fruit d’une collaboration entre le Groupe de recherche sur la vulnérabilité sociale (GRVS) et le pôle Tendances récentes et nouvelles drogues (TREND) de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).
L’OFDT, représenté par son directeur, Jean-Michel Costes, a entièrement financé la réalisation de cette étude.
Responsabilité du projet pour l'OFDT
Agnès Cadet-Taïrou avec Maitena Milhet
Équipe de recherche
Catherine Reynaud-Maurupt, GRVS, responsable de l’étude, chargée de recherche, recueil des entretiens à Nice
Emmanuelle Hoareau, GRVS - AMPTA, chargée de recherche, recueil des entretiens à Marseille
Dorothée Serges, GRVS, recueil des entretiens à Paris Guillaume Pfaus, ORS Ile de France, recueil des entretiens à Paris Melody Fourcault, SEDAP, recueil des entretiens à Dijon Guillaume Girard, CIRDD Bretagne, recueil des entretiens à Rennes Laurent Plancke, Le cèdre bleu, recueil des entretiens à Lille Fabrice Renouard, Le cèdre bleu, recueil des entretiens à Lille Delphine Ygout, Le cèdre bleu, recueil des entretiens à Lille Anne-Cécile Rahis, CEID, recueil des entretiens à Bordeaux Guillaume Suderie, Graphitti, recueil des entretiens à Toulouse
Comité scientifique
Agnès Cadet-Taïrou, OFDT Maitena Milhet, OFDT Frank Zobel, OEDT Abdalla Toufik, OFDT Pierre Polomeni, psychiatre Fabrice Olivet, ASUD Paris Laurent Plancke, TREND Lille Anne-Cécile Rahis, TREND Bordeaux Pierre Goisset, psychiatre
Relecture et responsabilité éditoriale
Julie-Emilie Adès, OFDT
L’équipe de recherche remercie particulièrement tous les consommateurs de cocaïne qui ont accepté de nous livrer leur témoignage et leur point de vue. Le point de vue des usagers rencontrés est volontairement mis en avant dans ce rapport d’enquête, ce n’équivaut pas à un acquiescement de l’ensemble de ces opinions de la part des auteurs comme de l’OFDT.
L’équipe de recherche remercie également Maitena Milhet et Agnès Cadet- Taïrou pour leurs relectures attentives, leurs suggestions précieuses et leur patience.
SOMMAIRE
INTRODUCTION 11
MÉTHODOLOGIE 16
LES CRITÈRES D’INCLUSION 16
LA TECHNIQUE D’ÉCHANTILLONNAGE 17
L’ENTRETIEN SEMI-DIRECTIF 17
LES DONNÉES RECUEILLIES 18
REVUE DE LA LITTÉRATURE 20
LES POPULATIONS ENQUÊTÉES DANS LES PRINCIPALES ÉTUDES TRAITANT DES USAGERS DE COCAÏNE INCONNUS DES INSTITUTIONS SOCIOSANITAIRES ET RÉPRESSIVES 20
L’INITIATION 21
L’ÉVOLUTION DE L’USAGE AU COURS DU TEMPS 22
LES VOIES D’ADMINISTRATION 23
LE POLYUSAGE ET LES MÉLANGES DE PRODUITS PSYCHOACTIFS 24
LES EFFETS DE LA COCAÏNE 26
LES MOTIVATIONS DE LA CONSOMMATION 27
LES CONTEXTES DE L’USAGE 28
LES STRATÉGIES DE CONTRÔLE DE LA CONSOMMATION 29
LA PERCEPTION DU RISQUE 30
LES CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES ET SOCIALES 31
LES CONSÉQUENCES SANITAIRES 33
LES BESOINS ET LES ATTENTES 34
PARTIE 1. LES CARRIÈRES D’USAGERS DE COCAINE : ÉTAPES ET PROFILS 35
CHAPITRE 1. LA DECOUVERTE DE LA COCAÏNE 39
1. L’INITIATION À LA COCAÏNE SURVIENT DANS UNE ÉTAPE DÉJÀ ENGAGÉE DE POLYUSAGE DE SUBSTANCES ILLICITES CONSOMMÉES EN CONTEXTE FESTIF 40
2. LA PREMIÈRE PRISE DE COCAÏNE RESTE CANTONNÉE À LA SPHÈRE PRIVÉE 43
3. DES APPRÉHENSIONS DÉJÀ MAÎTRISÉES AVANT LA PREMIÈRE PRISE 45
4. LA CURIOSITÉ ET LES STRATÉGIES IDENTITAIRES COMME MOTIVATIONS DE LA PREMIÈRE PRISE 47
5. LES EFFETS RESSENTIS AU MOMENT DE LA PREMIÈRE PRISE 50
6. LES DYNAMIQUES SOCIALES AU MOMENT DE LA DÉCOUVERTE DE LA COCAÏNE 51
CHAPITRE 2. DEUXIÈME ÉTAPE : LA PERSÉVÉRANCE DANS L’USAGE FESTIF DE LA COCAÏNE 53
1. FAIRE LA FÊTE ET REPRENDRE DE LA COCAÏNE : L’INSERTION DE LA COCAÏNE DANS LES PRATIQUES HABITUELLES DE POLYUSAGE 54
2. LES EFFETS RECHERCHÉS ET RESSENTIS DANS LA CONSOMMATION DE COCAÏNE PAR VOIE NASALE 59
Les principaux effets recherchés 60
Stimulation, endurance, convivialité, bien-être 60
La régulation des autres consommations 62
Le sentiment de puissance 63
Mieux supporter l’alcool 64
La stimulation sexuelle 65
De rares effets indésirables, perçus comme mineurs 66
La subtilité des effets ressentis 67
3. LES MOTIVATIONS DE LA PERSÉVÉRANCE DANS L’USAGE DE COCAÏNE 68
La cocaïne comme produit dopant 68
Communion avec le groupe de pairs et recherche d’intégration 70
La cocaïne comme marqueur festif 72
La cocaïne comme défonce sous contrôle 73
4. L’EXPÉRIMENTATION DE LA COCAÏNE FUMÉE EN FREE BASE POUR LA MAJORITÉ 75
L’administration en free base transforme radicalement les effets de la cocaïne 76
Retour sur l’expérience : désintérêt ou séduction 78
5. LES DYNAMIQUES SOCIALES AU MOMENT DE LA PERSÉVÉRANCE DANS L’USAGE DE COCAÏNE 80
CHAPITRE 3. TROISIÈME ÉTAPE : BIFURCATION EN TROIS PROFILS 82
1.PROFIL 1 : LE MAINTIEN DE L’USAGE DE COCAÏNE COMME PRATIQUE STRICTEMENT FESTIVE 83
Les pratiques festives comme cadre rigide de la consommation de cocaïne 83
Le cadre festif comme principe de la consommation 83
La cocaïne est conservée entre les sessions de consommation 85
Le rythme des prises dépend du rythme des sorties 86
Le renforcement de l’usage de cocaïne présenté comme un assagissement de l’usage festif : la réduction du polyusage 88
Les effets recherchés et ressentis 89
Des effets recherchés similaires à l’étape précédente pour la majorité du groupe 89
Des effets ressentis variables 89 Des effets indésirables toujours conçus comme mineurs 90
Une motivation supplémentaire à l’usage de la cocaïne : la place de l’habitude 90
L’usage occasionnel du free base chez une minorité 91
Le sentiment de contrôle sur l’usage de cocaïne 92
Les dynamiques sociales chez ceux qui ont toujours maintenu un usage festif de la cocaïne : un consensus sur l’absence de conséquences négatives de l’usage 93
2. PROFIL 2 : L’USAGE OCCASIONNEL DE LA COCAÏNE HORS DE L’ENVIRONNEMENT FESTIF 95
Les motivations et les contextes de la consommation occasionnelle de cocaïne en dehors d’un environnement festif 95
Les dynamiques sociales chez ceux qui maintiennent un usage occasionnel de la cocaïne en dehors d’un environnement festif 96
3. PROFIL 3 : L’USAGE AU MOINS PLURI HEBDOMADAIRE DE LA COCAÏNE HORS DE L’ENVIRONNEMENT FESTIF 97
Les raisons de la bascule vers l’usage intensif selon les usagers eux-mêmes 98
L’accessibilité soudaine et à volonté de la cocaïne 98
L’influence des pratiques mimétiques 100
L’usage en milieu professionnel 101
Isolement social partiel et sentiment d’abandon 103
Les contextes de consommation 104
Les effets supplémentaires recherchés dans l’usage intensif de la cocaïne 106
Les sensations physiques au moment de l’administration 106
Se concentrer sur un travail 107
Les effets ressentis sans être recherchés : l’installation des effets indésirables 108
La polarisation sur le produit une fois la session engagée 108
Les effets physiques indésirables 109
Les effets psychologiques indésirables 111
Nervosité, irritabilité, sentiment dépressif 111
Un sentiment de méfiance excessive 112
L’appétence continue pour la cocaïne 113
Les effets indésirables spécifiques au free base : désir irrépressible, renfermement sur soi et crispation physique et mentale 114
Une motivation prégnante de l’usage intensif de cocaïne : l’emprise du produit 116
Le polyusage : majoritairement réduit ou utilisé pour régule l’usage de cocaïne 118
Les conséquences sanitaires : des épisodes pathologiques reliés à l’usage du free base 120
Le sentiment de perte de contrôle de la pratique 121
Les dynamiques sociales au moment de l’usage intensif de cocaïne : de la difficulté de gérer les conséquences économiques, sociales et professionnelles de la pratique 124
L’endettement et les conséquences socio économiques comme conséquence majeure de l’usage 125
Les conséquences sur les relations sociales et les parcours professionnels 129
Recomposition du réseau social et repli sur soi 129
La dégradation des relations affectives 132
Conséquences péjoratives sur l’activité professionnelle ou les études 134
La cocaïnomanie séquentielle comme mode de réduction des risques de décrochage social 137
4. UNE QUATRIÈME ÉTAPE POUR LE PROFIL 3 : LE RETOUR VERS L’USAGE OCCASIONNEL DE COCAÏNE 140
Les raisons du retour vers un usage occasionnel 141
Les sorties autonomes 141
Les sorties générées par des événements extérieurs 145
Le transfert vers l’usage régulier d’un autre produit psychoactif pour un usager sur deux 145
L’usage régulier d’autres produits psychoactifs comme période tampon avant la reprise d’une consommation occasionnelle de tous produits dont la cocaïne 146
La consommation active et régulière d’un autre produit psychoactif chez une minorité : la prégnance de l’héroïne 147
CHAPITRE 4. DES ÉLÉMENTS DE RÉFLEXION SUR LA DYNAMIQUE DES CARRIÈRES DE CONSOMMATION DE COCAÏNE 149
1. LE POLYUSAGE DES SUBSTANCES PSYCHOACTIVES 150
2. LES VOIES D’ADMINISTRATION DE LA COCAÏNE 151
3. LES SECTEURS PROFESSIONNELS ET LES MODES D’ORGANISATION QUI FAVORISENT LA PRATIQUE 151
4. LES CONTEXTES DE LA VIE PRIVÉE QUI FAVORISENT LA PRATIQUE 152
5. LES CRITÈRES SIMILAIRES DES SORTIES DE L’USAGE INTENSIF DE COCAÏNE ET DES SORTIES DE LA TOXICOMANIE À L’HÉROÏNE 153
SYNTHÈSE DE LA PREMIÈRE PARTIE 156
PARTIE 2. ÉLÉMENTS DE COMPRÉHENSION DES CARRIÈRES D’USAGERS DE COCAÏNE : PERCEPTION DU RISQUE, POINTS DE VUE SUR LA MODÉRATION ET STRATÉGIES DE CONTRÔLE, BESOIN D’AIDE 163
CHAPITRE 5. PERCEPTION DES RISQUES ASSOCIÉS À L’USAGE DE LA COCAÏNE 164
1. LE RISQUE IMMÉDIAT DE LA PRISE : LE RISQUE LÉTAL 164
2. LA PERCEPTION DES RISQUES À MOYEN TERME : LA PRÉGNANCE DES RISQUES SANITAIRES 167
2.1.Les risques d’accoutumance et de dépendance 167
2.2.Les risques sanitaires liés au partage du matériel de consommation 168
2.3.Les risques liés au statut illégal du produit 170
CHAPITRE 6. POINTS DE VUE SUR LA MODERATION ET STRATEGIES DE CONTRÔLE DE L’USAGE 172
1. LA LIMITE ENTRE USAGE MODÉRÉ ET NON MODÉRÉ 173
2. LES LIMITES TECHNIQUES 175
Ne pas planifier sa consommation et ne pas se mettre en situation d’en faire une habitude 175
Consommer par voie nasale plutôt que fumer du free base 176
Maîtriser son budget 177
3. LES LIMITES SOCIALES 177
Contrôler l’accessibilité 177
Rompre avec les contacts qui permettent un accès continu à la cocaïne 177
Eviter de servir d’intermédiaire dans les transactions de l’achat
ou de financer sa consommation par la revente 178
Eviter l’usage solitaire, favoriser la consommation collective 180
Distinguer le temps festif du temps social et professionnel 180
Conserver un ancrage social auprès des non consommateurs 181
4. LES CONDITIONS PERSONNELLES PROPICES 182
Rester attentif aux motivations de la consommation 182
Connaître ses limites 183
Avoir bénéficié de messages de prévention 184
5. LE MAINTIEN DE LA MODÉRATION PAR L’IMBRICATION DES PRINCIPES DE L’USAGE MODÉRÉ 184
CHAPITRE 7. LE BESOIN D’AIDE 187
1. DEUX POSITIONS VIS-À-VIS DU BESOIN D’AIDE 187
L’absence de besoin d’aide 187
Le besoin d’aide : un soutien à l’arrêt ou un conseil sur son niveau d’usage 190
2. LE BESOIN D’AIDE EXPRIMÉ PAR L’UTILISATEUR : À QUI S’ADRESSE-T-IL ? 191
L’importance de la relation affective 191
L’importance de la communauté d’expérience et de la connaissance subjective de l’usage 193
Le recours exceptionnel au médecin généraliste 194
Envisager une demande d’aide en dehors du recours aux proches 194
SYNTHÈSE DE LA SECONDE PARTIE 197
CONCLUSION 199
BIBLIOGRAPHIE 204
ARTICLES 204 OUVRAGES 206 RAPPORTS 207 COMMUNICATION ORALE 207
ANNEXES 208
ANNEXE 1. ESTIMATION DES NIVEAUX D’USAGE (FRÉQUENCE D’USAGE ET DOSES CONSOMMÉES) 209
ANNEXE 2. DISTINCTION SÉMANTIQUE ENTRE CRACK ET FREE BASE 212 ANNEXE 3. LA CONDUITE ROUTIÈRE SOUS L’EFFET DE LA COCAÏNE 218
ANNEXE 4. LE PARTAGE DES PAILLES À SNIFFER ET LES FACTEURS EXPLICATIFS DE LA PRISE DE RISQUE DANS LE PARTAGE DES PAILLES 223
ANNEXE 5. FICHES INDIVIDUELLES 231
INTRODUCTION
L’usage de la cocaïne est une question qui a récemment éveillé l’inquiétude des pouvoirs publics, car les données quantitatives montrent une augmentation significative de l’expérimentation de ce produit en population générale. Parmi les produits illicites autres que le cannabis, la cocaïne est actuellement la substance la plus expérimentée en France. Le nombre de personnes ayant consommé de la cocaïne au moins une fois au cours de leur vie était estimé à 1,1 million parmi les 12-75 ans en 2005. Les usages récents au cours de l’enquête conduite en 2005 (au moins une prise de cocaïne au cours des douze derniers mois) concernaient 250 000 personnes (Beck & al, 2006). Parmi les 18- 44 ans, l’expérience de la cocaïne au moins une fois dans la vie, qui concernait 1,2 % de cette population en 1992, atteint 3,8 % en 2005 (Beck & al, 2006).En 2008, 3,3 % des jeunes Français de 17 ans déclarent avoir déjà consommé de la cocaïne, alors qu’ils étaient 2,5 % en 2005, et seulement 1 % en 2000 (Legleye & al, 2009). Dans tous les cas, les hommes sont davantage consommateurs que les femmes. Même si la tendance est à la hausse concernant les consomma- tions, les niveaux atteints en France restent en deçà de ceux de nombreux pays européens, en particulier la Grande Bretagne et l’Espagne.
À côté de ces données de prévalence en population générale, la mesure de l’ex- périence de la cocaïne a également été réalisée dans une population spécifique, celle qui fréquente l’espace festif lié aux musiques électroniques : dans cette popu- lation particulière, 65 % des personnes interrogées déclarent avoir déjà consommé de la cocaïne au cours de leur vie, et 35 % rapportent en avoir consommé au cours du dernier mois avant l’enquête. En outre, 21 % ont déjà fumé de la cocaïne préparée en free base1 et 6 % ont fumé du free base au cours du mois avant l’enquête (Reynaud-Maurupt & al, 2007 ; Reynaud-Maurupt & Cadet-Taïrou, 2007).
Malgré cette diffusion de la cocaïne au cours des dernières années dans des réseaux sociaux a priori de plus en plus diversifiés, les usagers de cocaïne connus par les centres de soins et les centres sociaux spécialisés ont pour la grande majorité un profil sociologique qui ne reflète pas cette diversité : les consommateurs de cocaïne bien connus par les structures sociosanitaires regroupent ainsi des usagers d’héroïne de longue durée sous traitement de substitution qui utilisent occasionnellement ou régulièrement de la cocaïne, ainsi que des personnes le plus souvent caractérisées par des situations de grande préca- rité, usagers de crack (cocaïne directement achetée sous forme de caillou à fumer) ou poly dépendants. En effet, les usagers de cocaïne suivis dans les centres de soins sont rarement pris en charge du fait de leur consommation de cocaïne mais plutôt du fait de leur dépendance aux opiacés ; ils sont généralement suivis depuis plusieurs années et près d’un usager sur deux injecte la cocaïne (Bello & al, 2005). Dans une enquête conduite auprès des CAARUD, structures sociosanitaires dites « à bas seuil d’exigence », de « réduction des risques » ou encore de « première ligne », près de la moitié des personnes prises en charge a consommé de la cocaïne au cours du dernier mois avant l’enquête (45,7 %) sous forme de poudre ou sous forme de crack (Cadet-Taïrou, Cocquelin & Touffik, 2010). Comme dans les files actives des centres de soins, la popu- lation est essentiellement composée d‘injecteurs (Toufik & al, 2008). Enfin, les usagers de crack visibles dans l’espace public regroupent essentiellement des personnes sans activité professionnelle voire même sans domicile, caractérisées par un fort taux d’anciens héroïnomanes et de prostituées. En dehors des départements d’Outre Mer où l’usage du crack est très prégnant chez les personnes en errance, l’usage du crack visible dans l’espace public se limite plus ou moins en métropole au nord de Paris (Cadet-Taïrou & al, 2008). Au cours de ces dernières années, des consommateurs de cocaïne ne répondant pas à cette description de l’usager désocialisé sont apparus de plus en plus nomb- reux dans les consultations spécialisées d’addictologie. Cependant, restant très minoritaires au regard des personnes d’abord dépendantes aux opiacés, leur importance quantitative ne semble pas refléter le taux d’usage de cocaïne estimé dans la population française.
La mise en perspective de ces constats (diffusion de la consommation en population générale versus profil spécifique des usagers de cocaïne connus par les structures sociosanitaires) nous a conduits à vouloir explorer, à l’aide d’une méthodologie de sciences sociales, les usages de la cocaïne et les conséquences de cette pratique dans une population particulière, celle qui, justement, n’a jamais été en contact avec les institutions sociosanitaires ou répressives. Notre intérêt se porte particulièrement, dans la tradition des études habituellement conduites en sciences sociales, sur l’évolution de cet usage au cours de la vie.
1. Le free base est une préparation artisanale qui permet d'obtenir un caillou de crack à partir de la poudre de cocaïne.
LE SUJET DE L’ÉTUDE
Mieux comprendre la place de la cocaïne dans les trajectoires sociales et personnelles des usagers qui restent cachés aux yeux des institutions sociosa- nitaires et répressives implique de décrire le rapport qu’ils entretiennent avec le produit à différentes étapes de leur vie. En sociologie, le concept de « carrière » peut utilement être mis à profit pour analyser l’évolution de l’usage au cours de la vie. En effet, l’hypothèse qui précède la mise en œuvre de cette étude considère que les motivations de l’usage, les pratiques de consommation, les représentations du produit ainsi que les conséquences de l’usage, qu’elles soient économiques, psychologiques, sociales ou sanitaires, peuvent être très variables en fonction des périodes de la vie, des événements vécus et des contextes habituels de la consommation. Notre étude a donc pour projet de centrer l’analyse sur les carrières d’usagers de cocaïne. Il s’agit d’envisager la succession des étapes qui permettent de rendre compte des déroulements biographiques depuis la première prise de cocaïne jusqu’au jour de l’entretien. Dans la lignée d’Howard Becker (1985, édition originale 1963) et de la sociologie interactionniste, l’analyse de la place de la cocaïne dans la vie sociale et person- nelle grâce au concept de «carrière » a pour objectif de mettre en évidence l’ordre chronologique dans lequel les événements et les changements inter- viennent dans la vie d’un usager. La carrière est un modèle séquentiel, qui prend en compte « le fait que les modes de comportements se développent selon une séquence ordonnée » (Becker, 1985, p.46). Elle renvoie à la suite des passages d’une position à une autre, à l’idée d’événements et de circonstances affectant le parcours des individus, à des stades, des phases déterminées temporellement, orientées dans l’exposé par les problématiques sociologiques qui guident sa mise en œuvre, ici la place de la cocaïne au cours de la vie. En plus de l’éclairage séquentiel et chronologique, l’intérêt du concept de « carrière » est double : d’abord, il constitue un moyen d’ordonner de manière analytique l’immense variété des événements qui entrent en jeu dans le déroulement d’une existence ; ensuite, il évite de se retrouver enfermé dans la perspective analytique des personnes dont la vie sociale constitue le sujet de l’étude ou des acteurs professionnels qui ont à faire, dans leur pratique quotidienne, avec les individus concernés par la recherche (Strauss, 1992, p. 144). Le concept de carrière participe ainsi à la clarification de la relation entre biographie et action : la carrière est conçue comme le cours de tout phénomène dont on peut faire l’expérience, alors qu’il évolue à travers le temps, mais aussi comme l’ensemble des actions et des interactions qui contribuent à l’évolution du phénomène considéré (Fabiani, 1998). Appliqué à l’usage de cocaïne, le concept de carrière devrait permettre de mieux comprendre dans quelle mesure les circonstances, les contextes et les événements influencent la place que la cocaïne peut prendre dans une vie et les conséquences qui peuvent éventuellement en découler.
La reconstruction des carrières d’usager de cocaïne s’appuie sur le récit rétrospectif que livrent les usagers de cocaïne eux-mêmes. Le point de vue de l’usager détient ainsi une place centrale dans l’analyse. « Cette perspective diffère de celle d’autres chercheurs en accordant une grande importance aux interprétations que, dans la pratique, les gens donnent comme explication à leur comportement. Pour comprendre la conduite d’un individu, on doit savoir comment il percevait la situation, les obstacles qu’il croyait devoir affronter, les alternatives qu’il voyait s’ouvrir devant lui ; on ne peut comprendre les effets du champ des possibilités, des sous-cultures de la délinquance, des normes sociales et d’autres explications de comportement communément invoquées, qu’en les considérant du point de vue de l’acteur » (Becker, 1986, p. 106).
Comment les personnes concernées expliquent-elles leur expérience de la cocaïne ? Quels événements et quelles motivations justifient à leurs yeux d’avoir persévéré dans cette pratique ? Comment organisent-elles leur vie sociale pour la concilier avec leur pratique d’usage de cocaïne ? Quelle influence les contextes de consommation peuvent-ils avoir sur les pratiques de la cocaïne ? Peut-on repérer des logiques particulières de l’usage dans des catégories sociales spécifiques ?
L’étude s’intéresse également à la façon dont les pratiques de la cocaïne évoluent au cours de la vie, en termes de fréquence d’usage et de doses consom- mées, ainsi que de voies d’administration. Les effets recherchés, ressentis ou indésirables se modifient-ils au cours de la vie ? Dans quelle mesure les usagers consomment-ils du free base ? Comment l’usage du free base se différencie-t- il de la cocaïne consommée par voie nasale ? Les usagers de cocaïne consom- ment-ils régulièrement d’autres produits psycho actifs ? Quelle est la place du polyusage au fil des carrières de consommation ? Est-ce que l’usage du free base ou le polyusage infléchissent d’une façon ou d’une autre les carrières de consommation ?
On peut se demander également si le fait que les usagers de cocaïne ciblés par l’enquête restent inconnus des institutions sociosanitaires et répressives jusqu’au moment de l’étude s’explique par la place effective que la cocaïne
prend dans le cours de leur vie. Dans quelle mesure leur profil social diffère t- il des usagers connus des institutions sociosanitaires et répressives ? Une attention spécifique se doit d’être également portée sur les stratégies qui permettent aux usagers de conserver le contrôle de leur usage, ainsi que sur leur point de vue relatif à la notion de « modération » et d’usage contrôlé.
Enfin, dans cette population particulière, les conséquences de l’usage, sur les plans psychologique, sociologique, économique et sanitaire, constituent un point nodal. Quelles sont les conséquences effectives de l’usage et celles-ci sont-elles identiques tout au long de leur vie de consommateur ? Quels risques les consommateurs associent-ils à leur pratique ? Dans quelle mesure ont-ils besoin d’aide ?
Le fait que ces consommateurs non repérés par les institutions sociosanitaires et répressives soient socialement insérés et ne connaissent ou ne reconnaissent que peu de dommages liés à leur pratique est une hypothèse forte au vu des données mises au jour par des études européennes ou nord-américaines (Brochu & Parent, 2005 ; Decorte, 2000 ; Nabben & Korf, 1999 ; Cohen & Sas, 1994, 1995, 1996 ; Erickson & Weber, 1994 ; Hammersley & Ditton, 1994 ; Green & al, 1994).
Mis à jour (Samedi, 17 Décembre 2011 09:10)


